Tuesday, October 4, 2016

Longwy sans Longwy

La Longovicienne

Chronique d'un pays oublié
paraissant le mardi


     Je peux désormais le confirmer aux Lorrains : la Méditerranée existe. Aussi étrange que cela puisse paraître, je me suis surpris, ces derniers temps, à délaisser, aux fins de semaine, l'indéfectible couple de la fraîcheur et du calme longoviciens, pour rendre visite à des amis, à des membres de ma famille, ailleurs en France. Comment ? Mais tes parents ne sont pas de Longwy, Mexy ou Lexy ? Tes frères et sœurs n'ont pas planifié toute leur carrière et leur vie familiale jusqu'au jour de leur mort à Herserange, Rodange ou Aubange ?... Auraient-ils eu la dureté de cœur de se déraciner de Mont-Saint-Martin, Cosnes-et-Romain ou Longlaville ? C'est là ce qu'auraient pu m'objecter certains collègues, concitadins ou vendeurs au guichet SNCF, puisque ici on achète encore ses billets à la mode traditionnelle.

     Vous aurez compris qu'il faut une bonne raison pour habiter Longwy : la famille, un fiancé ou une fiancée, les allocations du Luxembourg, une mutation à pile ou face dans l'Education Nationale ou, à la limite, un logement à vie attribué par l'usine à laquelle vous avez sacrifié votre corps et votre santé au point que vous pouvez encore à peine conduire une voiture pour vous échapper. Les pouvoirs occultes de l'administration, entre les mains desquels notre destin repose, vous le font deviner, car les moyens de transport publics de sortir de la ville sont fort limités, pour ne pas dire dissuasifs : les TER de Nancy ou de Luxembourg peuvent vous tirer de là, mais si vous comptez rejoindre Metz, la grande ville française la plus proche, il faudra vous fendre de 55 minutes d'autocar à 9 euros pour attraper votre TGV, autocar qui ne passe pas non plus dix fois par jour, ce qui se comprend car, soit que personne ne soit tenté par Longwy, soit que personne n'ose le quitter, cet autocar est loin d'être plein.

     C'est donc avec le sentiment d'être d'une certaine manière privilégié que je quitte les cours tardifs du vendredi soir (ne soyez jamais prof dans une matière à options) pour me rendre dans la capitale et la région parisienne, faute d'avoir été enraciné dans le "Haut-Pays", comme on dit pudiquement ici, depuis sept générations. Voilà notre ville lumière, qui tire paradoxalement son surnom de son état nocturne – je vous laisse imaginer le surnom de Longwy - ; quel étonnement, déjà, de voir des passants dans les rues, même de nuit, même à 23h59 du soir ! Ils sortent, vont dans les restaurants, fréquentent certaines boutiques encore ouvertes (quoi ? après 17h30 ?), se bousculent ou se poursuivent dans d'interminables couloirs souterrains, qui ne sont pas ceux d'une mine de fer ou de charbon, mais ceux d'un train, non pas d'un autocar, d'un train, qui les mène aux endroits de leur choix festoyer, rire, manger, alternativement et simultanément.

     Evidemment, le fait d'avoir habité à Longwy change le regard qu'on porte sur le monde; rien n'est plus comme avant; tout est neuf et ce n'est pas totalement un hasard si je comparai il y a peu Longwy à Los Angeles dans une précédente chronique : le dépaysement est à la hauteur.

    Vous avez de longues avenues à Paris, de grandes rues; vos voitures ne connaissent pas la sinuosité des collines de Lorraine, quoiqu'elles affrontent parfois les hauteurs d'un Montmartre ou d'une butte Chaumont. Vos monuments anciens ne sont pas que des bâtiments militaires, vos gares sont plus grandes que nos lycées, vous avez des jardins, pas seulement des forêts. Et pourtant vos pieds battent le trottoir d'un air parfois monotone, faisant semblant de ne pas savoir que le Pont-à-Mousson de vos plaques d'égout est une ville de Lorraine, sans laquelle vous tomberiez peut-être au beau milieu des rats malades des égouts ou d'un gang d'adolescents sataniques des catacombes.

     Pourtant, tout n'est pas Paris, même en France, et quitte à quitter Longwy, pourquoi se refuser le train de Montpellier, du Sud, du soleil et des coquilles Saint-Jacques ? Quel plaisir de retrouver dans le train, dès l'heure de l'apéro (le premier, celui du matin), les méridionaux qui prononcent leur pastis avec un accent plus délicieux encore que la boisson qui en est peut-être la cause lointaine et indirecte ! Je me sens déjà à Marseille ou à Sète, et ce n'est pas dans l'ennui que j'entends, tout en feignant la lecture de quelque obscur ouvrage de l'Est, le compte-rendu détaillé du festival d'Avignon de cet été que Jean-Claude, cinéaste, fait à Céline, dont la nièce se marie, mais pas à l'église (n'ayez jamais l'indiscrétion d'écouter les conversations des gens dans le train). Le charme du Sud, ses souvenirs d'enfance entre les oliviers et ses promesses en l'air, s'est emparé du wagon, cet ouvrage de métallurgie dont le nom devrait pourtant rappeler plutôt la Belgique ou l'Allemagne.

   Montpellier n'a rien perdu de sa lumière; elle est plus douce, moins solennelle que celle de Lorraine, et surtout froncée de moins de nuages. L'atmosphère de toute la ville en est différente, et influence jusqu'aux sourires, artificiels ou vrais. Elle invite aux apéritifs (le deuxième), aux olives que l'on frotte sur du pain grillé, aux tomates-cerises si parfumées que leur goût tient presque autant de la tomate que de la cerise, aux gressins croustillants et aux limonades naturelles, qui vous consolent non seulement de l'absence de mirabelles, de tartes aux mirabelles, mais aussi de la liqueur de mirabelle, ce qui n'est pas un petit compliment, mon cher Sud. Oui, revoilà les fruits, leurs couleurs, leur goût, les légumes variés des marchands de l'agriculture biologique, qui changent en quelque sorte des choux et des pommes de terre.

     Le beau temps et l'aménagement urbain vous crient : vélo ! Saisissant sans attendre le bonheur de pistes cyclables où l'on peut croiser des figures humaines et pas seulement des scooters ou des motos, je m'exécute. Enfin, au bout du chemin, on vient tremper ses doigts dans l'eau bien méritée, même si maintenant elle est froide, au moins pour pouvoir dire en rentrant là-haut. Et Palavas-les-flots, Carnon, la Grande Motte, le Grau du roi, sagement couchés au bord des vagues, servent leurs dernières glaces à la fraise aux touristes qui n'ont pas opté pour la promenade de pêche familiale organisée par une société locale sur un chalutier de plaisance, pour employer une expression aussi paradoxale que l'embarcation et l'activité qu'il désigne.

    Un jour, après les promenades sur la plage avec vos chers grands-parents, les discussions aux terrasses des restaurants, dans les rues animées d'une ville où Rabelais fit ses études de médecine et qui en garde, encore intact, tout l'esprit facétieux, une voix sérieuse venue de l'Est susurre dans votre tête qu'il serait peut-être temps de rentrer. Puisque le covoiturage d'un homme qui n'a finalement pas osé retourner chez lui a été annulé (il habitait pourtant à Longwy, je ne comprends pas), je me saisis d'un car où je pourrai fermer les yeux pour imprimer en moi le plus longtemps possible quelques couleurs et quelques sons du Sud, afin d'affronter le plus sereinement possible le calme trop grand d'une semaine supplémentaire...

     Ah, ah, mais qu'à cela ne tienne, puisque à la fin de semaine suivante, je dois descendre encore deux fois dans le Sud : une fois dans celui de la Bourgogne, pour un mariage, et une autre à Nancy, qui se trouve bien à l'autre extrémité de notre département. Le rectorat avait en effet convoqué certains d'entre nous à une formation d'aide à la prise de fonctions pour enseignants nouvellement arrivés au niveau lycée (et dire que je me lamentais d'avoir perdu mon profil Tinder!). Au moment des présentations, j'enchaîne innocemment Los Angeles avec Montpellier, avant de terminer soigneusement ma phrase par ma récente ville d'affectation : Longwy. L'effet loupe rarement et le plaisir malin pour moi est toujours aussi intense, car que voulez-vous? on se dédommage comme on peut d'une telle localité apparue dans une vie pourtant bien innocente par ailleurs. Cependant, j'aurai aussi la consolation d'un aperçu sur Nancy, une fois le soir venu.

    Parisiens, Bretons ou Basques, qui que vous soyez qui lisez cette chronique, du point d'observation où vous vous trouvez, Longwy et Nancy peuvent paraître vaguement équivalentes. Pourtant, il n'en est rien : on ne peut pas dire "j'ai habité à Nancy" comme on dirait "j'ai fait Longwy"; on a fait Longwy comme on a fait une bataille, on a risqué sa vie en quelque sorte, au moins une année ou deux de celle-ci, si bien qu'un peu comme au Verdun voisin, on peut dire, après, non sans une certaine fierté : "j'y étais !" Alors que lorsque deux nancéiens se rencontrent au hasard du chambranle d'un salon parisien, vous pouvez vous douter qu'après un émerveillement passager ("toi aussi tu connais donc la Lorraine ?"), ce ne seront probablement que mondanités ("ah, tu connais Untel toi aussi, il jouait du violon sur la place Stanislas le jeudi après-midi pour payer ses études au Nancy business school !"), à peu de choses près.

     Car lorsqu'ils disent la Lorraine, ils n'entendent pas la même chose que nous. Ils voient une ville, et nous voyons des usines : bien sûr, nous avons aussi une ville et ils ont des usines, mais les proportions de l'une et de l'autre sont objectivement bien différentes. Nous avons le pays des ouvriers, ils ont celui des patrons; nous avons le pays des forteresses, ils ont celui des ducs qui récoltent la gloire des batailles et donnent leur nom aux rues et aux statues des squares; notre chair à canon comme notre chair à usine ont été conçues quelque part dans une classe préparatoire d'ingénieurs du lycée Henri Poincaré, sauf mon respect pour ce grand mathématicien. Ils sont la province de Paris, nous sommes la province de la province, le provincialisme élevé au carré, à la puissance supérieure.

     Pourtant, je retournerai un jour découvrir Nancy : son architecture Art Nouveau me fait penser au village des Schtroumphs et m'intrigue; ses lampadaires aux formes végétales se confondent avec les plantes des parcs. Et puis, au-delà des rives de Meurthe, du quartier Charles III et de la Vieille-Ville Léopold, il y a Lorraine magazine, que vous pouvez trouver gratuit dans certains établissements (je laisserai planer le mystère en ne disant pas lesquels). Ce magazine vaut à lui seul le détour dans la ville et son commentaire aurait aisément rempli à lui seul tout le volume de cette chronique. "Edito : Qu'est-ce qu'on fait ce week-end ? En lisant les pages qui vont suivre, vous aurez peut-être un début de réponse." Déjà, ça commence mal. Ah pardon, lecteur, je ne voulais pas te blesser, peut-être organises-tu, toi, tes week-ends dans Lorraine magazine ? Moi qui habite Longwy, ce n'est pas mon cas, mais sans doute ai-je tort.

    Ensuite, un peu de bullshit pour vous faire annuler votre week-end dans le Sud et revenir à la frontière luxembourgeoise : "C'est peut-être la plus belle saison en Lorraine... Pas encore l'hiver, mais plus tellement l'été, cette saison nous invite à faire un petit tour du côté de dame nature." (La discrétion et la légèreté des périphrases nous indiquent que l'auteur avait beaucoup de choses à dire sur l'automne. Mais voyez la suite (commentaires entre crochets) : "La promenade à travers le jardin offre un parcours ponctué de symboles : Homme à moustaches représentant la rencontre de l'homme avec la nature [wtf ??], arbre de chance en forme de trèfle à quatre feuilles symbolisant la vie sur terre [ah bon c'est nouveau je croyais que c'était pour la St-Patrick]... autant d'allégories propices à la rêverie." Oui, surtout l'homme à moustaches.

     Autre article, sur un pub de rock intitulé Chez Paulette. En soi, le lieu fait envie, l'histoire en est touchante (un petit-fils qui reprend le bar de sa grand-mère rockeuse), même si sortie de son contexte, cette enseigne vous fait peut-être sourire. C'est plutôt le ton de l'article qui me fait sourire, à base de "comme le dit le dicton, les apparences sont parfois trompeuses", "ce lieu a du cachet, contrairement à des salles comme le Zénith", ou "pour ses six premiers mois en tant que grand manitou, ce dernier avoue en avoir chier" – passe pour le gros mot, c'est un article de rock, mais pour la faute d'orthographe... je tourne furieusement les pages pour apprendre la cause de la chute des feuilles en automne ou le moment idéal pour nourrir les oiseaux (dans les longues après-midi d'automne ou d'hiver lorrain), mais là aussi, je trouve assez de fautes de grammaire pour me consoler de mes copies d'élèves.


     Ah, j'aurais encore beaucoup à dire, sur le charme des mariages bourguignons, sur la difficulté de revenir ensuite en Lorraine par le train (puisque chez nous, pour aller d'une province à l'autre, il faudrait tout le temps passer par Paris...), sur Metz, dont on comprend que les Allemands auraient voulu la garder pour eux : son église entre deux berges fait penser à un Paris de l'Est, et son centre Pompidou est loin d'être le débarras du premier (vous y retrouverez peut-être le Kandinsky de votre fond d'écran d'ordinateur); ses monuments d'actions de grâce qui remercient deux fois la Vierge : "Merci, Marie, d'avoir, en 1918 et en 1945, rendu la Moselle à la France (et de lui avoir laissé le concordat de 1805 !!!)". Nous nous intéresserons plus tard à l'Eglise et à l'Etat, qui ne sont pas séparés en Alsace-Moselle comme dans le reste de la France, depuis 1905, et aux questions que cela peut susciter. En attendant, je ne franchis pas la frontière, je reste en Meurthe-et-Moselle où le temps passe si lentement que je trouve parfois qu'on mène une longue vie, à Longwy !


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