La
Longovicienne
Chronique
d'un pays oublié
paraissant
le mardi
Une expression
proverbiale de la sagesse lorraine prétend qu'à Longwy, il n'y a
que deux saisons : celle où il pleut, et celle où il fait froid.
L'âme populaire me semble pour une fois avoir fait une légère
erreur d'appréciation : elle a oublié la saison des nuages. Bien
sûr, il ne fait pas à proprement parler chaud, mais pour l'instant,
je dois dire que je m'attendais à des froids plus sévères, car
pour être honnête, ceux-ci n'excèdent pas ceux de la région
parisienne où il m'est arrivé plus d'une fois de passer mes fins de
semaine.
Et puis, surtout,
comment rester aveugle aux couleurs riantes des frondaisons
automnales ? Les chênes, les frênes, les hêtres, les marronniers
même, qui, tels les cocotiers des plages sauvages du Brésil avec
leurs dangereuses noix, vous canardent parfois de leurs bogues lors
de vos passages sur la grimpette, tous les arbres s'ornent peu à peu
de manteaux colorés de toutes les nuances intermédiaires du jaune,
du brun et du roux, que leur hauteur impressionnante rend souvent
magistrale, pour ne pas dire impertinemment élégante. Les rangées
de tilleuls jaunes dans le parc de Longwy bas feraient presque
l'effet de mimosas en fleurs, pour peu qu'on ait consommé un peu le
calumet de la paix, ce qui n'est pourtant pas mon cas. Bientôt
écloront ces fleurs si particulièrement belles qu'on ne voit qu'en
automne et dans les vases secs des maisons mélancoliques, les
fanées.
Alors, quoi de
mieux, en cette saison spectaculaire, que d'approfondir sa
connaissance de la ville et de profiter, dans une saison où marcher
n'est pas encore un supplice, de la science absolument irréprochable
et à plusieurs égards impressionnante d'un collègue professeur
d'histoire, qui, à propos des remparts de Vauban à Longwy, sait
tout et même un peu plus ? Je ne cite pas son nom pour ne pas
blesser sa modestie, mais beaucoup auront reconnu un spécialiste
hors pair de Longwy, qui n'a pas chômé au moment du classement de
notre place forte au Patrimoine Mondial de l'UNESCO (cocorico!). La
liste d'une douzaine de places fortifiées de Vauban excluait celle
de Lille (eh, eh), qui est un peu plus ancienne et que l'envoyé de
Louis XIV n'a fait que consolider; alors que chez nous, c'est du 100%
XVIIe siècle, millésime 1684. Je ne résiste pas à la tentation de
vous en confesser quelques mots.
Vous voilà devant
la Porte de France (qui sert d'illustration Wikipedia à Longwy, et
m'a donné l'envie, un peu légèrement pour les raisons que vous
savez, de placer le lycée de la ville en première position sur ma
liste de vœux de mutations académiques). Vous êtes donc sur un
pont au-dessus d'un fossé profond où vous tremblez de tomber et où
vous faites votre footing le dimanche matin, et les remparts vous
contemplent, du haut de leurs 14 mètres. Leurs pierres sont
bosselées, ce qui paraissait plus beau à Vauban pour une place
forte royale, et permettait de faire rebondir les boulets du XVIIe
siècle (mais ceux de 1940 sont passés à travers et ont laissé
quelques trous). La forme générale des remparts est une étoile,
qui permettait aux défenseurs d'être plus nombreux à repousser
d'éventuels assaillants, si toutefois il s'en trouvait pour désirer
s'emparer de Longwy, ce qui s'est produit plusieurs fois au cours de
l'histoire, il y a assez longtemps.
La guerre de 1914
est cause que l'étoile n'en est plus totalement une : les branches
situées du côté belge ont été détruites par les Allemands -
rappelez-vous la résistance héroïque du colonel Darche mentionné
dans une précédente chronique. Cette partie en ruines des remparts
dont les vieilles cartes postales gardent le souvenir en noir et
blanc a été remplacée par des immeubles laids dans les années
1960. Entre-temps, en 1940, les combats ont fait rage, trois jours
durant, dans les rues de Longwy, et les bâtiments qu'on avait
restaurés après la première guerre ont retrouvé leur varicelle
d'éclats de balles sur les murs, que l'on peut voir encore
aujourd'hui, y compris sur le musée du fer à repasser.
L'actuel musée du
fer à repasser est situé dans le bâtiment stratégique de la
boulangerie, qui permettait d'alimenter les soldats pendant un siège.
C'est ce bâtiment du XVIIe siècle que vous trouvez à votre droite
quand vous entrez à Longwy par cette Porte de France. Tout avait été
prévu pour fluidifier le passage des hommes qui apportaient ici des
sacs pleins de blé, et leur éviter de croiser ceux qui remportaient
des sacs vides vers les réserves. Si vous aviez assisté à cette
visite, vous auriez pu passer avec nous les lourdes grilles de métal
habituellement fermées à clé et voir ces immenses entrepôts
cachés dans l'épaisseur des remparts. De lourdes portes et un poste
de garde empêchaient les paysans un peu trop gourmands -ou affamés-
de venir se servir dans les réserves de blé militaire.
C'est aussi dans ces
souterrains des remparts qu'après quelques galeries basses de
plafond, on peut accéder à la salle des POUDRES. Ici, les soldats,
comme dans la fameuse chanson sur la Lorraine, étaient priés de
chausser des sabots pour ne pas causer d'étincelles avec les clous
de leurs semelles; on allumait la lumière à travers une vitre à
l'extérieur de la salle, toujours pour éviter tout contact avec un
élément igné. Enfin, pour le cas où le pire avait dû tout de
même se produire, la salle avait une voûte en arc brisé, pour
permettre à l'explosion de se produire vers le haut, et d'arracher
ainsi le plafond, et d'épargner ainsi les murs, qui protégeaient la
place forte.
Ah ! Qu'est-ce qu'on
en apprend sur Longwy ! En fait, il y aurait encore de nombreux
détails à mentionner, comme ce boulet allemand du 21 août 1914 qui
frappa l'église saint-Dagobert de Longwy Haut à 5h30 du matin
(provenance Nord-Est), détruisant une partie de la façade, mais
laissant la tour utilisable pour l'observation, qui portait jusqu'à
50 km aux alentours; le clocher, d'ailleurs, était trop lourd, si
bien que la façade avait tendance à s'écrouler d'elle-même, même
avant la guerre. Ou encore, le puits de la place Darche, qui abrite
aujourd'hui l'office du tourisme (si, si), avec ses 50 m de
profondeur, exploré dans les années 1990 par les spéléologues de
Longwy et protégé par une petite bâtisse si solide qu'elle a
résisté à plusieurs obus, desquels, par endroits, on peut voir
encore la pointe plantée dans le mur extérieur.
En sympathisant du
patrimoine longovicien (peut-être un jour compagnon de route), je
m'étonne que les livres vendus sur l'histoire de notre ville soient
vendus si chers; difficile de s'instruire sur Longwy à moins de 30
ou 40 euros. Je comprends que les livres à faible tirage se vendent
plus chers (certains en font même un argument marketing et tirent
des “séries limitées” !), mais il faudrait pouvoir faciliter
l'accès à la connaissance d'un pays si digne d'intérêt. Je ne
désespère pas de me procurer un jour un livre d'Olivier Cortesi,
historien en titre de Longwy que le Service du livre luxembourgeois
décrit en ces termes élogieux : “Déjà bien connu comme
historien et porte drapeau du Pays-Haut Lorrain, longovicien de
naissance et de cœur, diplômé d'un D.E.A. d'Histoire médiévale à
l'Université de Nancy II, Olivier Cortesi associe puissance de
travail et passion pour toutes choses disparues.“
Puisque l'ensemble
de ses titres est qualifié d'“actuellement indisponible” sur
Amazon, je m'en irai commander son livre La grande histoire de Longwy
à la librairie Virgule, qui, soit dit en passant, est une véritable
institution à Longwy. Pour l'instant, je n'en ai pas vu grand chose,
sinon le rayon fleurs (avec par exemple Faut pas pousser mémé dans
les orties), le rayon animaux-pour-les-enfants (le cheval! La
poule!), bien sûr les têtes de gondole avec les best-sellers
(couverture coucher de soleil avec une petite citation philosophique
que l'auteur n'a pas comprise en guise de titre), ou encore le rayon
des langues, avec son guide de portugais, sa méthode Assimil pour le
luxembourgeois et son manuel de belge (il paraît qu'il est plus
facile à parler qu'à comprendre); pour apprendre le patois
mosellan, en revanche, il faut apparemment se fendre d'un détour par
le rayon histoire. Je brûle de poursuivre mon exploration de cette
boutique, et le magazine Passion Vosges du marchand de journaux ne
parviendra pas à m'en détourner -qu'il se le tienne pour dit.
Eh oui, que
voulez-vous, on se cultive à Longwy. L'autre jour, d'ailleurs, je
m'instruisais devant la machine à laver du Lavomatic à l'aide, non
pas d'un livre, mais d'une tablette-liseuse, qui présente l'intérêt
non négligeable de donner accès à un nombre plutôt considérable
d'ouvrages en l'espace d'un boîtier haut comme un livre de poche et
épais comme une tranche de quiche lorraine, ou à peine. Un Gitan de
sept ou huit ans se trouvait là avec sa mère qui, en ce dimanche
après-midi presque ensoleillé, avait cru bon de l'emmener voir les
machines tourner, et s'ennuyer pendant la durée du tour de
sèche-linge. Il était écrit que lui et moi devions engager une
conversation; le plus difficile fut de lui expliquer où se
trouvaient les livres de la tablette de lecture, et pourquoi je ne
pouvais pas les en sortir pour les lui montrer.
Cet enfant adorable
et très dynamique apprenait à lire. Une fois que j'eus révisé
mentalement et en quelques secondes mon programme de CP, nous nous
sommes engagés dans le déchiffrement de toutes les lignes
d'écriture que nous trouvions autour de nous. S-E-C-H-E-L-I-N-G-E.
S-è-c-h-e-l-i-n-g-e (je ne me rappelais pas que les minuscules
étaient aussi difficiles). L-A-V-A-G-E (ah, c'est plus simple, il
n'y a pas de doubles consonnes) Et... ah ça qu'est-ce que ça veut
dire ? Heu c'est du luxembourgeois en fait. - Mais je croyais que tu
savais lire !!! Puisque les plus beaux enseignements sont les
enseignements réciproques, il finit par m'apprendre un tour de
cartes. Sapristi, je n'avais pas fait de tour de magie depuis le CM2,
mais c'est quand même follement amusant. A Longwy.
Voilà mon linge
propre... peut-être aurai-je donc l'honneur de rencontrer François
Hollande, en visite le lendemain non loin de chez nous ? Notre
Président se rendait lundi à Florange, dans une usine où il estime
avoir tenu ses promesses, et France 3 Lorraine avec lui (tiens?).
Plusieurs millions d'euros ont été investis dans des équipements à
la pointe du progrès, dont, paraît-il, “un four sous vide high
tech qui permettra une montée en gamme des produits métallurgiques
français.” Le secrétaire général de la CGT d'Arcelor-Mittal a
déclaré en refusant de s'entretenir avec le Président de la
République, comme dans une relation passionnelle : “On n'a plus
rien à se dire !” Qui a raison, qui a tort, ce n'est pas l'objet
de cette chronique de trancher le débat, ni même de le présenter
de manière objective, mais il y a au moins une chose qu'on peut
reconnaître à François Hollande, c'est qu'il se déplace jusqu'en
Lorraine.
Le temps passe, et
je n'ai même pas eu le temps de vous parler du groupe de rap composé
de deux personnes (fort jeunes) qui tourne ses clips sous la Porte de
France pour les publier sur Youtube – paradoxe culturel qui
réjouira tous les bobos friands de post-modernisme iconoclaste.
Titre “rap 54 Longwy” - quelques citations mémorables : “j'ai
pas l'permis j'm'en bats les ***”, “aïe aïe aïe” (bis), “eh
oui c'est du rap du 54”... “on va aller plus loin qu'la NASA”
(bon courage). Derrière, un mec qui se cache courageusement sous sa
casquette en consommant ostensiblement une cigarette avec de la fumée
(un rebelle, quoi). Pour ma part, je vous demande de pardonner mon
snobisme culturel et de me laisser écouter une chanson autrement
plus entraînante enregistrée par Corringe sur un 33 tours au début
des années 80, et dont le refrain, avez-vous déjà deviné ? n'est
autre que : Longue vie (à) Longwy !
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