Tuesday, October 18, 2016

Un peu de culture, mes amis

La Longovicienne

Chronique d'un pays oublié
paraissant le mardi



    Une expression proverbiale de la sagesse lorraine prétend qu'à Longwy, il n'y a que deux saisons : celle où il pleut, et celle où il fait froid. L'âme populaire me semble pour une fois avoir fait une légère erreur d'appréciation : elle a oublié la saison des nuages. Bien sûr, il ne fait pas à proprement parler chaud, mais pour l'instant, je dois dire que je m'attendais à des froids plus sévères, car pour être honnête, ceux-ci n'excèdent pas ceux de la région parisienne où il m'est arrivé plus d'une fois de passer mes fins de semaine.

     Et puis, surtout, comment rester aveugle aux couleurs riantes des frondaisons automnales ? Les chênes, les frênes, les hêtres, les marronniers même, qui, tels les cocotiers des plages sauvages du Brésil avec leurs dangereuses noix, vous canardent parfois de leurs bogues lors de vos passages sur la grimpette, tous les arbres s'ornent peu à peu de manteaux colorés de toutes les nuances intermédiaires du jaune, du brun et du roux, que leur hauteur impressionnante rend souvent magistrale, pour ne pas dire impertinemment élégante. Les rangées de tilleuls jaunes dans le parc de Longwy bas feraient presque l'effet de mimosas en fleurs, pour peu qu'on ait consommé un peu le calumet de la paix, ce qui n'est pourtant pas mon cas. Bientôt écloront ces fleurs si particulièrement belles qu'on ne voit qu'en automne et dans les vases secs des maisons mélancoliques, les fanées.

     Alors, quoi de mieux, en cette saison spectaculaire, que d'approfondir sa connaissance de la ville et de profiter, dans une saison où marcher n'est pas encore un supplice, de la science absolument irréprochable et à plusieurs égards impressionnante d'un collègue professeur d'histoire, qui, à propos des remparts de Vauban à Longwy, sait tout et même un peu plus ? Je ne cite pas son nom pour ne pas blesser sa modestie, mais beaucoup auront reconnu un spécialiste hors pair de Longwy, qui n'a pas chômé au moment du classement de notre place forte au Patrimoine Mondial de l'UNESCO (cocorico!). La liste d'une douzaine de places fortifiées de Vauban excluait celle de Lille (eh, eh), qui est un peu plus ancienne et que l'envoyé de Louis XIV n'a fait que consolider; alors que chez nous, c'est du 100% XVIIe siècle, millésime 1684. Je ne résiste pas à la tentation de vous en confesser quelques mots.

     Vous voilà devant la Porte de France (qui sert d'illustration Wikipedia à Longwy, et m'a donné l'envie, un peu légèrement pour les raisons que vous savez, de placer le lycée de la ville en première position sur ma liste de vœux de mutations académiques). Vous êtes donc sur un pont au-dessus d'un fossé profond où vous tremblez de tomber et où vous faites votre footing le dimanche matin, et les remparts vous contemplent, du haut de leurs 14 mètres. Leurs pierres sont bosselées, ce qui paraissait plus beau à Vauban pour une place forte royale, et permettait de faire rebondir les boulets du XVIIe siècle (mais ceux de 1940 sont passés à travers et ont laissé quelques trous). La forme générale des remparts est une étoile, qui permettait aux défenseurs d'être plus nombreux à repousser d'éventuels assaillants, si toutefois il s'en trouvait pour désirer s'emparer de Longwy, ce qui s'est produit plusieurs fois au cours de l'histoire, il y a assez longtemps.

     La guerre de 1914 est cause que l'étoile n'en est plus totalement une : les branches situées du côté belge ont été détruites par les Allemands - rappelez-vous la résistance héroïque du colonel Darche mentionné dans une précédente chronique. Cette partie en ruines des remparts dont les vieilles cartes postales gardent le souvenir en noir et blanc a été remplacée par des immeubles laids dans les années 1960. Entre-temps, en 1940, les combats ont fait rage, trois jours durant, dans les rues de Longwy, et les bâtiments qu'on avait restaurés après la première guerre ont retrouvé leur varicelle d'éclats de balles sur les murs, que l'on peut voir encore aujourd'hui, y compris sur le musée du fer à repasser.

     L'actuel musée du fer à repasser est situé dans le bâtiment stratégique de la boulangerie, qui permettait d'alimenter les soldats pendant un siège. C'est ce bâtiment du XVIIe siècle que vous trouvez à votre droite quand vous entrez à Longwy par cette Porte de France. Tout avait été prévu pour fluidifier le passage des hommes qui apportaient ici des sacs pleins de blé, et leur éviter de croiser ceux qui remportaient des sacs vides vers les réserves. Si vous aviez assisté à cette visite, vous auriez pu passer avec nous les lourdes grilles de métal habituellement fermées à clé et voir ces immenses entrepôts cachés dans l'épaisseur des remparts. De lourdes portes et un poste de garde empêchaient les paysans un peu trop gourmands -ou affamés- de venir se servir dans les réserves de blé militaire.

     C'est aussi dans ces souterrains des remparts qu'après quelques galeries basses de plafond, on peut accéder à la salle des POUDRES. Ici, les soldats, comme dans la fameuse chanson sur la Lorraine, étaient priés de chausser des sabots pour ne pas causer d'étincelles avec les clous de leurs semelles; on allumait la lumière à travers une vitre à l'extérieur de la salle, toujours pour éviter tout contact avec un élément igné. Enfin, pour le cas où le pire avait dû tout de même se produire, la salle avait une voûte en arc brisé, pour permettre à l'explosion de se produire vers le haut, et d'arracher ainsi le plafond, et d'épargner ainsi les murs, qui protégeaient la place forte.

     Ah ! Qu'est-ce qu'on en apprend sur Longwy ! En fait, il y aurait encore de nombreux détails à mentionner, comme ce boulet allemand du 21 août 1914 qui frappa l'église saint-Dagobert de Longwy Haut à 5h30 du matin (provenance Nord-Est), détruisant une partie de la façade, mais laissant la tour utilisable pour l'observation, qui portait jusqu'à 50 km aux alentours; le clocher, d'ailleurs, était trop lourd, si bien que la façade avait tendance à s'écrouler d'elle-même, même avant la guerre. Ou encore, le puits de la place Darche, qui abrite aujourd'hui l'office du tourisme (si, si), avec ses 50 m de profondeur, exploré dans les années 1990 par les spéléologues de Longwy et protégé par une petite bâtisse si solide qu'elle a résisté à plusieurs obus, desquels, par endroits, on peut voir encore la pointe plantée dans le mur extérieur.

     En sympathisant du patrimoine longovicien (peut-être un jour compagnon de route), je m'étonne que les livres vendus sur l'histoire de notre ville soient vendus si chers; difficile de s'instruire sur Longwy à moins de 30 ou 40 euros. Je comprends que les livres à faible tirage se vendent plus chers (certains en font même un argument marketing et tirent des “séries limitées” !), mais il faudrait pouvoir faciliter l'accès à la connaissance d'un pays si digne d'intérêt. Je ne désespère pas de me procurer un jour un livre d'Olivier Cortesi, historien en titre de Longwy que le Service du livre luxembourgeois décrit en ces termes élogieux : “Déjà bien connu comme historien et porte drapeau du Pays-Haut Lorrain, longovicien de naissance et de cœur, diplômé d'un D.E.A. d'Histoire médiévale à l'Université de Nancy II, Olivier Cortesi associe puissance de travail et passion pour toutes choses disparues.“

     Puisque l'ensemble de ses titres est qualifié d'“actuellement indisponible” sur Amazon, je m'en irai commander son livre La grande histoire de Longwy à la librairie Virgule, qui, soit dit en passant, est une véritable institution à Longwy. Pour l'instant, je n'en ai pas vu grand chose, sinon le rayon fleurs (avec par exemple Faut pas pousser mémé dans les orties), le rayon animaux-pour-les-enfants (le cheval! La poule!), bien sûr les têtes de gondole avec les best-sellers (couverture coucher de soleil avec une petite citation philosophique que l'auteur n'a pas comprise en guise de titre), ou encore le rayon des langues, avec son guide de portugais, sa méthode Assimil pour le luxembourgeois et son manuel de belge (il paraît qu'il est plus facile à parler qu'à comprendre); pour apprendre le patois mosellan, en revanche, il faut apparemment se fendre d'un détour par le rayon histoire. Je brûle de poursuivre mon exploration de cette boutique, et le magazine Passion Vosges du marchand de journaux ne parviendra pas à m'en détourner -qu'il se le tienne pour dit.

     Eh oui, que voulez-vous, on se cultive à Longwy. L'autre jour, d'ailleurs, je m'instruisais devant la machine à laver du Lavomatic à l'aide, non pas d'un livre, mais d'une tablette-liseuse, qui présente l'intérêt non négligeable de donner accès à un nombre plutôt considérable d'ouvrages en l'espace d'un boîtier haut comme un livre de poche et épais comme une tranche de quiche lorraine, ou à peine. Un Gitan de sept ou huit ans se trouvait là avec sa mère qui, en ce dimanche après-midi presque ensoleillé, avait cru bon de l'emmener voir les machines tourner, et s'ennuyer pendant la durée du tour de sèche-linge. Il était écrit que lui et moi devions engager une conversation; le plus difficile fut de lui expliquer où se trouvaient les livres de la tablette de lecture, et pourquoi je ne pouvais pas les en sortir pour les lui montrer.

     Cet enfant adorable et très dynamique apprenait à lire. Une fois que j'eus révisé mentalement et en quelques secondes mon programme de CP, nous nous sommes engagés dans le déchiffrement de toutes les lignes d'écriture que nous trouvions autour de nous. S-E-C-H-E-L-I-N-G-E. S-è-c-h-e-l-i-n-g-e (je ne me rappelais pas que les minuscules étaient aussi difficiles). L-A-V-A-G-E (ah, c'est plus simple, il n'y a pas de doubles consonnes) Et... ah ça qu'est-ce que ça veut dire ? Heu c'est du luxembourgeois en fait. - Mais je croyais que tu savais lire !!! Puisque les plus beaux enseignements sont les enseignements réciproques, il finit par m'apprendre un tour de cartes. Sapristi, je n'avais pas fait de tour de magie depuis le CM2, mais c'est quand même follement amusant. A Longwy.

     Voilà mon linge propre... peut-être aurai-je donc l'honneur de rencontrer François Hollande, en visite le lendemain non loin de chez nous ? Notre Président se rendait lundi à Florange, dans une usine où il estime avoir tenu ses promesses, et France 3 Lorraine avec lui (tiens?). Plusieurs millions d'euros ont été investis dans des équipements à la pointe du progrès, dont, paraît-il, “un four sous vide high tech qui permettra une montée en gamme des produits métallurgiques français.” Le secrétaire général de la CGT d'Arcelor-Mittal a déclaré en refusant de s'entretenir avec le Président de la République, comme dans une relation passionnelle : “On n'a plus rien à se dire !” Qui a raison, qui a tort, ce n'est pas l'objet de cette chronique de trancher le débat, ni même de le présenter de manière objective, mais il y a au moins une chose qu'on peut reconnaître à François Hollande, c'est qu'il se déplace jusqu'en Lorraine.

     Le temps passe, et je n'ai même pas eu le temps de vous parler du groupe de rap composé de deux personnes (fort jeunes) qui tourne ses clips sous la Porte de France pour les publier sur Youtube – paradoxe culturel qui réjouira tous les bobos friands de post-modernisme iconoclaste. Titre “rap 54 Longwy” - quelques citations mémorables : “j'ai pas l'permis j'm'en bats les ***”, “aïe aïe aïe” (bis), “eh oui c'est du rap du 54”... “on va aller plus loin qu'la NASA” (bon courage). Derrière, un mec qui se cache courageusement sous sa casquette en consommant ostensiblement une cigarette avec de la fumée (un rebelle, quoi). Pour ma part, je vous demande de pardonner mon snobisme culturel et de me laisser écouter une chanson autrement plus entraînante enregistrée par Corringe sur un 33 tours au début des années 80, et dont le refrain, avez-vous déjà deviné ? n'est autre que : Longue vie (à) Longwy !


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