La
Longovicienne
Chronique
d'un pays oublié
paraissant
le mardi
Les
gens qui, en France, connaissent encore Longwy le connaissent pour
une raison bien précise : s'ils ne sont pas passionnés d'émaux,
c'est la sidérurgie qui a mené, parfois avec une prononciation
écorchée, le nom de notre ville jusqu'à leurs oreilles. Longwy a
longtemps été connu comme le fleuron de l'acier lorrain, au point
qu'on ne peut comprendre la ville en profondeur sans un détour par
cette longue période de son histoire, qui est encore un souvenir
pour beaucoup de ses habitants.
Tout
d'abord, en entendant le nom de Longwy, l'envie vous prend peut-être
envie de sourire : qu'est-ce que c'est que ce patelin lorrain, perdu
aux confins de la Belgique et du Luxembourg ? Tout est vide, les
habitants sont partis et la municipalité a fait faillite ! La ville
est calme, pour ne pas dire déserte, et les établissements de
pompes funèbres sur les rues principales font un peu froid dans le
dos. Les émaux, on se les ferait envoyer par la Poste, si on n'avait
pas peur de laisser un colis de plusieurs centaines d'euros
s'endommager pendant la livraison !
Les
gens qui discourent ainsi sont d'une naïveté qui pourrait faire
sourire plus d'un longovicien. Longwy, cette cour des miracles
alimentée aujourd'hui par le Luxembourg, fut riche en son temps : il
y eut une époque où Longwy bas, qui est dépourvu de magasin
alimentaire et qui par endroits tombe en ruines, était le centre
névralgique de la cité. Cette place vide où vous trouvez toujours
plus de place pour vous garer que de raisons de le faire, était à
la fois le point de rendez-vous du tout-Longwy et le lieu où nombre
de commerçants ont pu faire fortune.
Le
jour, les bars étaient ouverts ; la nuit, ils l'étaient aussi. A
cette époque dorée (dorée de l'or gris de l'acier, dont nous
verrons aussi le revers), les ouvriers recevaient leur paie chaque
semaine, et elle leur était versée en liquide. Ce liquide se
trouvait vite échangé contre un autre, synonyme de convivialité et
de bonne humeur : au temps des trois huit, les équipes de
l'après-midi (13h-21h) passaient le relais à celles de la nuit, qui
se laissaient remplacer, à cinq heures, par celles du matin, au
signal d'une sonnerie retentissant dans toute la ville. La boisson
devait rendre les transitions plus douces et contrebalancer cette vie
souvent difficile par ailleurs.
Dans
ce Longwy utopique, qui battit son plein durant les Trente
Glorieuses, la charge de maire était l'une des plus confortables
qu'il y eût en France : il suffisait d'empocher l'impôt sur les
sociétés sidérurgiques et les commerçants de Longwy bas, pour le
réinjecter dans la commune. La gare de Longwy, idéalement située
aux trois frontières et largement utilisée par les usines, avait,
il fut un temps, le plus grand tonnage de France. La mono-industrie
pouvait sembler un modèle idéal.
Les
sociétés métallurgiques elles-mêmes avaient pris en charge une
grande partie du confort des habitants, à travers un vaste programme
paternaliste : pour un loyer dérisoire ou nul, des pavillons
individuels, avec jardins, eau courante et électricité à partir
d'une certaine période, carreaux dans la salle de bains et formica
sur les placards, confort non négligeable pour l'époque. Les femmes
d'ouvriers faisaient les courses aux coopératives d'usine et leurs
familles profitaient de la première piscine olympique de France,
construite en 1961 à l'instigation des patrons (je sais, c'est moi
qui ai ajouté la ligne sur Wikipedia à ce sujet).
Il
ne s'agit pas ici de faire l'éloge du paternalisme, dont le but
restait de maintenir les ouvriers et leurs familles dans le monde
fermé du métal d'où ils n'auraient pas ressenti le besoin de
sortir. Toutefois, si l'on veut comprendre Longwy, je crois qu'il est
bon de saisir cette atmosphère de fête et d'abondance qu'il a pu
être par moments et sous certains aspects. Bien sûr, on ne roulait
pas sur l'or, mais les payes, en comparaison de ce qu'on pouvait
avoir ailleurs au même moment, n'étaient pas si faibles, et l'on
venait travailler de Belgique et du Luxembourg, qui n'avait pas
encore tant poussé ses moutons pour se mettre aux banques et à l'évasion
fiscale, chose à peine croyable aujourd'hui.
Le
paternalisme, c'étaient aussi les écoles d'usine, scolarité tous
frais payés par le patronat. Jeune homme, vous pouviez, dès quinze
ans, programmer votre entrée dans le monde du métal. Aux jeunes
filles, il était proposé d'apprendre les arts ménagers, sous le
patronage de dames bienfaisantes du monde des cols blancs : l'Ecole
Ménagère fondée en 1903 avait pour but "de donner aux élèves
les connaissances que doit posséder une bonne ménagère et en
particulier des notions théoriques et pratiques de lavage, de
repassage, de couture, de lingerie et de cuisine, auxquelles viennent
s'ajouter des éléments de puériculture, d'hygiène, de propreté,
d'horticulture et d'économie domestique." Et l'on quittait
l'école avec son trousseau de mariage pour épouser un ouvrier.
Seulement
tout le monde n'a pas été logé à la même enseigne : pensez aux
baraques de taule et de bois où l'on installait les Italiens
fraîchement arrivés, ou encore aux camps attenant à l'usine où
habitaient les Algériens, contraints par des horaires de fermeture
et une limitation des visites. On savait, du reste, à l'époque, que
c'est à ces derniers qu'échoyaient les tâches les plus difficiles
et les moins bien rémunérées. Les "officiers des Affaires
indigènes" chargés du recrutement pouvaient ne pas se gêner
pour demander, sous la table, des bakchichs à l'embauche, pour
envoyer ensuite les hommes à l'ouverture des fours à coke, dans le
bruit et les vapeurs asphyxiantes, à l'acheminement des wagons
remplis de fonte, ou au moulin à scories, où le risque de coupures
était lui aussi très élevé.
Certains
vous diront que d'autres jouaient les tire-au-flanc, laissaient faire
le travail par les autres membres de l'équipe, pour s'en tirer pas
trop mal. Tout le monde n'était pas non plus sur un poste difficile
: des ouvriers qualifiés étaient nécessaires pour comprendre le
fonctionnement des machines et guider les autres, même si la
mécanisation des tâches à la fin du siècle rendit leur travail
inutile. N'empêche, le simple risque de voir un paquet de fonte
jaillir du haut-fourneau pour me fondre instantanément un cercueil
de métal, ou encore de percer la cuve pour me faire un bain de pied,
le tout dans le bruit, la chaleur, et sans véritables accessoires de
protection, m'aurait fait préférer la culture d'un jardin potager
sous la grimpette.
Ah,
si seulement. Mais Longwy, ce n'était pas la Meuse, et les arrivants
remarquaient toujours en premier le haut niveau de pollution. Le fer
rendait rouge le ciel du jour ; le soir, la poussière, les
particules de coke retombaient sur la ville, et vous pouviez nettoyer
de nouveau vos carreaux ou la vitre de votre voiture. La fumée des
usines s'unissait à la blancheur du brouillard au point d'en faire
une grisaille, un smog. J'ai eu la chance de rencontrer des
collègues à la retraite qui avaient connu ce temps-là : ils
s'étonnaient qu'on pût faire vivre des enfants dans une ville
pareille ; je me demande pourquoi la pitié ne s'étendait pas jusqu'aux
adultes.
Longwy
avait aussi son terril, le crassier, véritable Fujiyama du
Pays-Haut qu'on exhibe encore sur les cartes postales à la Maison de
la presse. Les usines, immenses, s'élevaient jusqu'au ciel, et
celles que l'on trouve encore autour de Thionville ou dans la Ruhr
peuvent vous en donner une idée. On avait dominé, remodelé le
paysage : la rivière locale, la Chiers, passe sous la place de
Longwy-bas ; nombre d'arbres étaient tombés pour les besoins des
combustions et des constructions, et l'on a reboisé à l'aide de
résineux qui jurent auprès de camarades feuillus. Cinq
hauts-fourneaux faisaient battre le cœur d'acier d'un Longwy qui ne
devait tout qu'à lui-même.
Pourtant,
un jour triste comme celui de la mort du petit âne gris dans la
chanson, ou plutôt une année, le ciel, déjà très sombre, s'est
brutalement obscurci. En 1979, la pudeur politico-patronale annonça
la nécessaire reconversion industrielle. Le minerai lorrain,
à 30% de fer, rivalise difficilement avec les 60% de celui de Mauritanie ou du Brésil. Bien sûr, on allait moderniser, investir, sauver des
emplois, en trouver à ceux qui perdraient le leur, de sorte que tout
le monde serait content... François Mitterrand, tout émoustillé
d'une élection qu'il attendait vraisemblablement depuis des années,
vint mentir sous les acclamations des longoviciens réunis devant la
mairie de Longwy-bas : aucune usine, disait-il, aucun boulon ne
seraient démontés.
Les
années 1980 furent nos années de lutte sociale. "Si Fabius revient la semaine prochaine à Longwy les mains vides, les ouvriers l'y attendront
les mains pleines," mettaient en garde des syndicalistes tout
armés de boulons. On attaquait les tribunaux, pour brûler les
dossiers de fermeture ; le commissariat fut pris d'assaut, l'antenne
radio prise en otage ; on déroulait les rouleaux de feuille de fer
dans les rues et l'on ripostait rudement aux CRS. Les longoviciens se
souviennent de la radio pirate de la CGT, Lorraine Cœur d'Acier, et
des ruses qui permirent d'échapper aux tentatives de saisies de la
police. Les cars emmenaient les manifestants à Paris au point que
les chaînes nationales se mettaient à parler de Longwy ; voilà
pourquoi Renaud nous cite dans la plus anarchiste de ses chansons :
"à Longwy comme à Saint-Lazare, plus de slogans face aux
flicards, mais des fusils, des pavés, des grenades..."
Le
chant du cygne que poussait Longwy lui fournit en même temps l'un
des épisodes (ou du moins l'une des anecdotes) les plus truculents
de son histoire. Un autre chanteur, de sensibilité un peu moins
anarchiste mais pas peu populaire pour autant, un certain Johnny
Halliday, fut sollicité dans la suite présidentielle de l'hôtel
messin où il comptait se reposer. Les sidérurgistes, qui avaient
bravé le personnel hôtelier, frappent à la porte : "Allez,
Johnny, tu viens ? - Les gars, je suis fatigué là, je sors de mon
concert. -Johnny, t'as pas le choix !!" Quelques minutes plus
tard, il était acclamé sur le palier et prenait la route de Longwy.
Là,
affublé d'un casque, il fut mené dans les usines. L'histoire a
retenu les paroles mémorables qu'il prononça devant les
hauts-fourneaux : "C'est l'enfer, ici." Le Républicain
Lorrain citait il y a quelques jours un Johnny presque mélancolique,
se souvenant de ce bon temps, dans sa villa de Los Angeles : "Je
garde avant tout de ce moment le souvenir d'une expérience humaine."
Beau coup de marketing pour les ouvriers, mais je doute que ce soient
ses impôts fiscalement évadés qui aient financé les indemnités de licenciement et de
chômage qu'ont dû payer l'Etat français aidé de l'Union
Européenne. Mais bon, comme toujours, il faut au moins reconnaître
aux gens le peu qu'ils ont fait.
La
fête était finie. Les commerçants enrichis sont tous partis sur la
Côte d'Azur, à Nice, à Cannes ou dans le coin ; les indemnités de
reconversion, parfois élevées, ont au moins permis de grands
déménagements. Les Chinois sont venus démonter les usines pour les
remonter chez eux. Le crassier a été rasé, un golf le remplace, et
il ne reste plus rien de notre passé sidérurgique, si ce n'est le
haut-fourneau rouillé qui décore ce terrain d'un sport qui
correspond si peu à l'esprit populaire des gens qui travaillèrent
ici. On a voulu tout oublier, d'un coup ; pas de tourisme industriel,
pas d'escalade sur nos anciennes cathédrales de métal comme en
Allemagne, ni d'expositions d'art dans les halls des ateliers. Plus
rien.
Voilà
ce qu'est Longwy aujourd'hui : une terre d'oubli, un pays oublié par
le reste de la France, figé dans une époque qu'il n'aurait pas
voulu voir terminée. Les gens qui l'ont connu ne le reconnaissent
plus, quand ils ont le courage de revenir. La ville s'est tournée
vers Longwy-haut, sa citadelle, conserve précieusement ses émaux,
et son musée du fer à repasser, l'un des rares souvenirs de nos
années métal. Le maire actuel mise tout sur le tourisme, et les
membres du comité organisateur du Tour de France ne lui ont pas
donné tort en faisant de la ville une étape du Tour de 2017. Il ne
reste plus qu'à espérer que, parmi les spectateurs venus encourager
les coureurs juchés sur des vélos ultramodernes, certains
s'écrieront, entre de sauvages hourrah et des youpi enthousiastes :
Longue vie, à Longwy !
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