Tuesday, November 1, 2016

Hommage aux ouvriers de Longwy

La Longovicienne

Chronique d'un pays oublié
paraissant le mardi



     Les gens qui, en France, connaissent encore Longwy le connaissent pour une raison bien précise : s'ils ne sont pas passionnés d'émaux, c'est la sidérurgie qui a mené, parfois avec une prononciation écorchée, le nom de notre ville jusqu'à leurs oreilles. Longwy a longtemps été connu comme le fleuron de l'acier lorrain, au point qu'on ne peut comprendre la ville en profondeur sans un détour par cette longue période de son histoire, qui est encore un souvenir pour beaucoup de ses habitants.

     Tout d'abord, en entendant le nom de Longwy, l'envie vous prend peut-être envie de sourire : qu'est-ce que c'est que ce patelin lorrain, perdu aux confins de la Belgique et du Luxembourg ? Tout est vide, les habitants sont partis et la municipalité a fait faillite ! La ville est calme, pour ne pas dire déserte, et les établissements de pompes funèbres sur les rues principales font un peu froid dans le dos. Les émaux, on se les ferait envoyer par la Poste, si on n'avait pas peur de laisser un colis de plusieurs centaines d'euros s'endommager pendant la livraison !


     Les gens qui discourent ainsi sont d'une naïveté qui pourrait faire sourire plus d'un longovicien. Longwy, cette cour des miracles alimentée aujourd'hui par le Luxembourg, fut riche en son temps : il y eut une époque où Longwy bas, qui est dépourvu de magasin alimentaire et qui par endroits tombe en ruines, était le centre névralgique de la cité. Cette place vide où vous trouvez toujours plus de place pour vous garer que de raisons de le faire, était à la fois le point de rendez-vous du tout-Longwy et le lieu où nombre de commerçants ont pu faire fortune.

     Le jour, les bars étaient ouverts ; la nuit, ils l'étaient aussi. A cette époque dorée (dorée de l'or gris de l'acier, dont nous verrons aussi le revers), les ouvriers recevaient leur paie chaque semaine, et elle leur était versée en liquide. Ce liquide se trouvait vite échangé contre un autre, synonyme de convivialité et de bonne humeur : au temps des trois huit, les équipes de l'après-midi (13h-21h) passaient le relais à celles de la nuit, qui se laissaient remplacer, à cinq heures, par celles du matin, au signal d'une sonnerie retentissant dans toute la ville. La boisson devait rendre les transitions plus douces et contrebalancer cette vie souvent difficile par ailleurs.

     Dans ce Longwy utopique, qui battit son plein durant les Trente Glorieuses, la charge de maire était l'une des plus confortables qu'il y eût en France : il suffisait d'empocher l'impôt sur les sociétés sidérurgiques et les commerçants de Longwy bas, pour le réinjecter dans la commune. La gare de Longwy, idéalement située aux trois frontières et largement utilisée par les usines, avait, il fut un temps, le plus grand tonnage de France. La mono-industrie pouvait sembler un modèle idéal.

     Les sociétés métallurgiques elles-mêmes avaient pris en charge une grande partie du confort des habitants, à travers un vaste programme paternaliste : pour un loyer dérisoire ou nul, des pavillons individuels, avec jardins, eau courante et électricité à partir d'une certaine période, carreaux dans la salle de bains et formica sur les placards, confort non négligeable pour l'époque. Les femmes d'ouvriers faisaient les courses aux coopératives d'usine et leurs familles profitaient de la première piscine olympique de France, construite en 1961 à l'instigation des patrons (je sais, c'est moi qui ai ajouté la ligne sur Wikipedia à ce sujet).

     Il ne s'agit pas ici de faire l'éloge du paternalisme, dont le but restait de maintenir les ouvriers et leurs familles dans le monde fermé du métal d'où ils n'auraient pas ressenti le besoin de sortir. Toutefois, si l'on veut comprendre Longwy, je crois qu'il est bon de saisir cette atmosphère de fête et d'abondance qu'il a pu être par moments et sous certains aspects. Bien sûr, on ne roulait pas sur l'or, mais les payes, en comparaison de ce qu'on pouvait avoir ailleurs au même moment, n'étaient pas si faibles, et l'on venait travailler de Belgique et du Luxembourg, qui n'avait pas encore tant poussé ses moutons pour se mettre aux banques et à l'évasion fiscale, chose à peine croyable aujourd'hui.

     Le paternalisme, c'étaient aussi les écoles d'usine, scolarité tous frais payés par le patronat. Jeune homme, vous pouviez, dès quinze ans, programmer votre entrée dans le monde du métal. Aux jeunes filles, il était proposé d'apprendre les arts ménagers, sous le patronage de dames bienfaisantes du monde des cols blancs : l'Ecole Ménagère fondée en 1903 avait pour but "de donner aux élèves les connaissances que doit posséder une bonne ménagère et en particulier des notions théoriques et pratiques de lavage, de repassage, de couture, de lingerie et de cuisine, auxquelles viennent s'ajouter des éléments de puériculture, d'hygiène, de propreté, d'horticulture et d'économie domestique." Et l'on quittait l'école avec son trousseau de mariage pour épouser un ouvrier.

     Seulement tout le monde n'a pas été logé à la même enseigne : pensez aux baraques de taule et de bois où l'on installait les Italiens fraîchement arrivés, ou encore aux camps attenant à l'usine où habitaient les Algériens, contraints par des horaires de fermeture et une limitation des visites. On savait, du reste, à l'époque, que c'est à ces derniers qu'échoyaient les tâches les plus difficiles et les moins bien rémunérées. Les "officiers des Affaires indigènes" chargés du recrutement pouvaient ne pas se gêner pour demander, sous la table, des bakchichs à l'embauche, pour envoyer ensuite les hommes à l'ouverture des fours à coke, dans le bruit et les vapeurs asphyxiantes, à l'acheminement des wagons remplis de fonte, ou au moulin à scories, où le risque de coupures était lui aussi très élevé.

     Certains vous diront que d'autres jouaient les tire-au-flanc, laissaient faire le travail par les autres membres de l'équipe, pour s'en tirer pas trop mal. Tout le monde n'était pas non plus sur un poste difficile : des ouvriers qualifiés étaient nécessaires pour comprendre le fonctionnement des machines et guider les autres, même si la mécanisation des tâches à la fin du siècle rendit leur travail inutile. N'empêche, le simple risque de voir un paquet de fonte jaillir du haut-fourneau pour me fondre instantanément un cercueil de métal, ou encore de percer la cuve pour me faire un bain de pied, le tout dans le bruit, la chaleur, et sans véritables accessoires de protection, m'aurait fait préférer la culture d'un jardin potager sous la grimpette.

     Ah, si seulement. Mais Longwy, ce n'était pas la Meuse, et les arrivants remarquaient toujours en premier le haut niveau de pollution. Le fer rendait rouge le ciel du jour ; le soir, la poussière, les particules de coke retombaient sur la ville, et vous pouviez nettoyer de nouveau vos carreaux ou la vitre de votre voiture. La fumée des usines s'unissait à la blancheur du brouillard au point d'en faire une grisaille, un smog. J'ai eu la chance de rencontrer des collègues à la retraite qui avaient connu ce temps-là : ils s'étonnaient qu'on pût faire vivre des enfants dans une ville pareille ; je me demande pourquoi la pitié ne s'étendait pas jusqu'aux adultes.

     Longwy avait aussi son terril, le crassier, véritable Fujiyama du Pays-Haut qu'on exhibe encore sur les cartes postales à la Maison de la presse. Les usines, immenses, s'élevaient jusqu'au ciel, et celles que l'on trouve encore autour de Thionville ou dans la Ruhr peuvent vous en donner une idée. On avait dominé, remodelé le paysage : la rivière locale, la Chiers, passe sous la place de Longwy-bas ; nombre d'arbres étaient tombés pour les besoins des combustions et des constructions, et l'on a reboisé à l'aide de résineux qui jurent auprès de camarades feuillus. Cinq hauts-fourneaux faisaient battre le cœur d'acier d'un Longwy qui ne devait tout qu'à lui-même.


     Pourtant, un jour triste comme celui de la mort du petit âne gris dans la chanson, ou plutôt une année, le ciel, déjà très sombre, s'est brutalement obscurci. En 1979, la pudeur politico-patronale annonça la nécessaire reconversion industrielle. Le minerai lorrain, à 30% de fer, rivalise difficilement avec les 60% de celui de Mauritanie ou du Brésil. Bien sûr, on allait moderniser, investir, sauver des emplois, en trouver à ceux qui perdraient le leur, de sorte que tout le monde serait content... François Mitterrand, tout émoustillé d'une élection qu'il attendait vraisemblablement depuis des années, vint mentir sous les acclamations des longoviciens réunis devant la mairie de Longwy-bas : aucune usine, disait-il, aucun boulon ne seraient démontés.

     Les années 1980 furent nos années de lutte sociale. "Si Fabius revient la semaine prochaine à Longwy les mains vides, les ouvriers l'y attendront les mains pleines," mettaient en garde des syndicalistes tout armés de boulons. On attaquait les tribunaux, pour brûler les dossiers de fermeture ; le commissariat fut pris d'assaut, l'antenne radio prise en otage ; on déroulait les rouleaux de feuille de fer dans les rues et l'on ripostait rudement aux CRS. Les longoviciens se souviennent de la radio pirate de la CGT, Lorraine Cœur d'Acier, et des ruses qui permirent d'échapper aux tentatives de saisies de la police. Les cars emmenaient les manifestants à Paris au point que les chaînes nationales se mettaient à parler de Longwy ; voilà pourquoi Renaud nous cite dans la plus anarchiste de ses chansons : "à Longwy comme à Saint-Lazare, plus de slogans face aux flicards, mais des fusils, des pavés, des grenades..."


     Le chant du cygne que poussait Longwy lui fournit en même temps l'un des épisodes (ou du moins l'une des anecdotes) les plus truculents de son histoire. Un autre chanteur, de sensibilité un peu moins anarchiste mais pas peu populaire pour autant, un certain Johnny Halliday, fut sollicité dans la suite présidentielle de l'hôtel messin où il comptait se reposer. Les sidérurgistes, qui avaient bravé le personnel hôtelier, frappent à la porte : "Allez, Johnny, tu viens ? - Les gars, je suis fatigué là, je sors de mon concert. -Johnny, t'as pas le choix !!" Quelques minutes plus tard, il était acclamé sur le palier et prenait la route de Longwy.

     Là, affublé d'un casque, il fut mené dans les usines. L'histoire a retenu les paroles mémorables qu'il prononça devant les hauts-fourneaux : "C'est l'enfer, ici." Le Républicain Lorrain citait il y a quelques jours un Johnny presque mélancolique, se souvenant de ce bon temps, dans sa villa de Los Angeles : "Je garde avant tout de ce moment le souvenir d'une expérience humaine." Beau coup de marketing pour les ouvriers, mais je doute que ce soient ses impôts fiscalement évadés qui aient financé les indemnités de licenciement et de chômage qu'ont dû payer l'Etat français aidé de l'Union Européenne. Mais bon, comme toujours, il faut au moins reconnaître aux gens le peu qu'ils ont fait.

     La fête était finie. Les commerçants enrichis sont tous partis sur la Côte d'Azur, à Nice, à Cannes ou dans le coin ; les indemnités de reconversion, parfois élevées, ont au moins permis de grands déménagements. Les Chinois sont venus démonter les usines pour les remonter chez eux. Le crassier a été rasé, un golf le remplace, et il ne reste plus rien de notre passé sidérurgique, si ce n'est le haut-fourneau rouillé qui décore ce terrain d'un sport qui correspond si peu à l'esprit populaire des gens qui travaillèrent ici. On a voulu tout oublier, d'un coup ; pas de tourisme industriel, pas d'escalade sur nos anciennes cathédrales de métal comme en Allemagne, ni d'expositions d'art dans les halls des ateliers. Plus rien.


 

     Voilà ce qu'est Longwy aujourd'hui : une terre d'oubli, un pays oublié par le reste de la France, figé dans une époque qu'il n'aurait pas voulu voir terminée. Les gens qui l'ont connu ne le reconnaissent plus, quand ils ont le courage de revenir. La ville s'est tournée vers Longwy-haut, sa citadelle, conserve précieusement ses émaux, et son musée du fer à repasser, l'un des rares souvenirs de nos années métal. Le maire actuel mise tout sur le tourisme, et les membres du comité organisateur du Tour de France ne lui ont pas donné tort en faisant de la ville une étape du Tour de 2017. Il ne reste plus qu'à espérer que, parmi les spectateurs venus encourager les coureurs juchés sur des vélos ultramodernes, certains s'écrieront, entre de sauvages hourrah et des youpi enthousiastes : Longue vie, à Longwy !




No comments:

Post a Comment