La
Longovicienne
Chronique
d'un pays oublié
paraissant
le mardi
Ailleurs, nulle part, autre part font
partie de ces lieux si étrangement introuvables qu'ils ne sont
jamais là devant quand on se met à parler d'eux. Les rares
personnes qui sont allées ailleurs nous font des récits de cette
contrée mystérieuse mais, en vérité, ne nous ont jamais emmenés
que là-bas, plus loin ou par ici. Traverser à l'aveugle les brumes
automnales de notre ville un mardi matin permet pourtant de saisir très
vite le fin mot de l'énigme : ailleurs, c'est Longwy; et le premier
est un peu aux noms communs ce que le second est aux noms propres.
Ce n'est donc pas sans raison que je me
flatte depuis septembre de l'humble privilège de connaître, ou en
tout cas de découvrir, la fameuse cité des émaux, qui est un peu
aussi celle des émois. Ah ! Septembre ! Comme ce temps, ce bon temps est
loin désormais !
Je partais sur les collines
délicatement ombragées de Lorraine la fleur au fusil, tout content
de découvrir ce que l'on pourrait appeler son terroir, où le métal
a coulé à flots plus généreux que le vin ou le foie gras dans
d'autres régions de France. Dans le ciel, le soleil brillait sans
timidité : il était un peu plus brutal, un peu plus étouffant que
son homologue du Sud, que l'on trempe mollement dans un peu d'eau
salée avec ses doigts de pied et de la crème de bronzage. Le soleil
de Longwy nous donnait bon espoir en la lumière naturelle pour le
reste de l'année.
Hélas ! Que d'illusions : voilà qu'on
nous sert, à présent, un cocktail glacé de vent, d'humidité et de
degrés (Celsius) en moins sur le comptoir du bar météorologique,
pour user d'une métaphore empreinte de notre couleur locale. Il y
aurait de quoi murmurer dans les chaumières, ou dans les pavillons
ouvriers collés les uns aux autres sur la colline, comme au temps où
l'on grognait à juste titre contre les promesses non tenues des
patrons ou des hommes politiques (il paraît que ce temps est
révolu). Sans compter qu'il est désormais difficile de nous cacher,
Monsieur le Maire, que certaines rues de Longwy n'ont pas de
lampadaires.
Vous l'aurez compris : la Lorraine
n'est pas ce havre de paix que l'on vous vend un peu facilement dans
les guides touristiques et les magazines de voyage.
D'abord, le mensonge des feuilles. Oui,
évidemment, elles sont belles sur les arbres, on s'y laisse prendre,
presque charmer : ne voilà-t-il pas des centaines, des milliers de
jolis ovales végétaux à la fois jaunes, rouges et bruns qui
constellent de leurs couleurs les allées défoncées de la grimpette
? Restez prudents ; car s'il est le fait de mauvaises langues
d'injurier notre escalier préféré (lieu pourtant plus facile à
monter que l'Himalaya et où l'on se fait moins souvent descendre),
il n'en demeure pas moins véridique que glisser accidentellement sur
une soupe de feuilles en décomposition n'a jamais été bon pour la
santé. S'il n'a pas été mis en garde par l'odeur naturelle de
pourriture à ses pieds, le longovicien ferait donc mieux de regarder
où il marche, ce qui le préparera d'ailleurs avantageusement à la
saison prochaine du verglas.
Pourtant, il serait un tantinet
présomptueux de vouloir donner des leçons d'instinct de survie
naturel à un authentique habitant de Longwy : la neige est un autre
exemple météorologique où ce dernier peut apparaître dans toute
son impressionnante splendeur. Le ciel se fait un peu plus sombre,
l'atmosphère un peu plus grave; voilà comme un lourd brouillard
gris sous les nuages; une soudaine fraîcheur mystérieusement
parfumée vient chatouiller la narine; dans les cours de
récréation, les enfants sont pris d'une inconsciente agitation
pareille à celle qui fait fuir les animaux sauvages avant les
premières secousses perceptibles des séismes : c'est à ce
moment-là, et pas à un autre, que vous pouvez prononcer légitimement
les paroles augurales et saisonnières : "Ca sent la neige !"
En attendant le temps chéri des
bottines et des doudounes (cette fois plus celles qu'on porte
nonchalamment au milieu du dos en faisant du rap, mais bien celles
dont on s’emmitoufle), vous viendrez sans nul doute goûter un peu de pluie bien de chez nous. Vous assisterez à son concert dégoulinant de chuchotements d'eau, de
murmures aqueux, de murmure qui devient un chant et de chant qui
devient un rire - rire que vous aurez quelques droits à interpréter
comme une moquerie ironique de l'intempérie à votre égard, si vous
n'avez pas emporté en haut de la colline le parapluie-tempête, seul
type de parapluie sérieusement recommandable dans le Pays-Haut.
Les gouttes, les ruissellements, les fuites sauvages démultipliés par l'écho des
vieux murs, sont l'origine indubitable des enregistrements de bruitages
d'exploration nocturne dans les jeux vidéo de heroic fantasy.
Imaginez la vieille pierre, froide, parfumée presque, qui vous
regarde quand vous passez sous la Porte de France et sur son
pont-levis sans le moindre éclairage public à plusieurs centaines
de mètres à la ronde : n'êtes-vous pas dans Warcraft ou dans
Diablo II ? Nos hautes murailles bosselées du XVIIe siècle n'ont rien à
envier en puissance de rêve fantastique aux images factices
péniblement recréées par votre ordinateur quand vous cliquez
paresseusement sur l'icône d'Assassin's creed.
Dès lors, je ne comprends qu'à moitié
les sombres critiques que l'on adresse à Longwy sur le genre de
sites Internet stupides qui se donnent pour mission d'évaluer des
villes de France sur la base de critères objectifs : on peut se
demander sérieusement ce que pèse leur ridicule objectivité face
au charme littéral d'une ville sans laquelle vous n'auriez sans
doute jamais compris dans votre chair le sens de l'expression "rêver réalité" : "Je
marchais les yeux fermés... je ne voyais plus mes pieds... dansent
les ombres du monde... dansent les ombres du monde..." Les
cantiques de notre modernité sont d'une lucidité parfois
surprenante, et ce n'est peut-être pas un hasard total si l'album Un
autre monde est sorti juste au moment où Longwy était en train de
devenir ce qu'il est actuellement, en tout cas je me plais à le
croire.
Pour reprendre le fil, s'il m'est permis de constituer
un florilège à propos d'une ville qui a reçu depuis sa fondation
la bagatelle de zéro fleur au label national "Ville Fleurie",
je m'aventure à citer des commentaires dont certains, à la limite
de l'injure, ne le méritent pourtant pas. Longwy, "cul de sac
du 54" selon un internaute, est-ce ainsi qu'on parle à une
ville ? Ne vous en faites pas, car Longwy se dédommage en se
constituant grâce à ces critiques une tirade du nez bien à elle :
Le funéraire : "Vivre à Longwy,
c'est commencer à mourir... Le bas, une ville non pas que morte,
mais déjà enterrée (café-bar occupé par 0,0001% de la
population). Boîte de nuit inexistante."
Le pessimiste : "Toutes les
tentatives d'embellissement arrivent à rendre les choses plus moches
encore."
Le glouton : "Après 10h du soir
il ne faut plus avoir faim ou soif."
Le patriote : "Vive Longwy !
Longwy a les capacités pour grandir encore aujourd'hui, encore
faut-il lui laisser une chance et aider les actions locales faites
par les divers organismes qui les organisent. Ce que j'aime à Longwy
: le cadre très vert, le patrimoine. Ce que je n'aime pas à Longwy
: les gens qui disent qu'à Longwy, il ne se passe rien, et qui
préfèrent aller au Luxembourg."
Le politiquement correct : "Longwy,
en bonne voie : Longwy, une ville que je redécouvre. Longwy change,
résolument !"
Le critique pas assumé : "Catastrophe
: mon Dieu, quelle saleté ! Un scandale pour une ville avec un
potentiel pareil ! Ce que j'aime à Longwy : la proximité des
frontières, c'est vrai qu'on est à côté de tout !"
Le gentil : "Ce que je n'aime pas
à Longwy : les difficultés économiques."
Le poète : "Ma ville, ma vie :
Longwy, j'y suis né et je vais bientôt la quitter avec regret.
C'est une ville avec un très beau patrimoine, et si vous levez les
yeux, vous y verrez une belle architecture sur les bâtisses."
L'optimiste : "Une ville à
connaître. A chaque fois, beaucoup de jugements négatifs, véhiculés
par des images du passé. Mais charmante ville moyenne. Ce que j'aime
à Longwy : sa mixité sociale, culturelle, la nature omniprésente,
la proximité d'équipements. Ce que je n'aime pas à Longwy : le
manque d'animation de la ville le dimanche."
Le partisan : "Longwy vivra. J'ai
grandi dans le bassin de Longwy, une région que je garde dans mon
coeur malgré le manque d'emploi."
Le traumatisé (touchant, celui-ci) :
"Nous pensions : PAS ENVIE DE REVENIR VOIR si cela est vrai,
nous avons quitté volontairement LONGWY en mai 1985, notre vie n'a
pas été facile, car nous sommes toujours des étrangers dans le SUD
de la FRANCE."
Et pour finir, la propagande mal
déguisée d'un retraité du conseil municipal : "Enfin ça
bouge : une cité dortoir qui commence enfin à se réveiller ! Merci
monsieur le maire pour les animations (les nuits de Longwy, Longwy
plage, etc.), pour votre soutien au golf, pour la nouvelle
déchetterie, merci d'avoir mis en place un transport en commun digne
de ce nom (petit bémol pour le nom "Super Navette", bof),
d'avoir mis aux commandes du groupe de transports un binôme
performant (Président/Directeur), ça c'est les conducteurs qui le
disent."
Toutes ces remarques, bien sûr, datent
d'une autre époque, comprise entre l'an 2000 et la deuxième
décennie du millénaire. Une grande partie reste vraie, mais nos
commentateurs n'auront peut-être pas eu la chance de connaître
Alumeo : il n'est pas sûr que cette micro-entreprise doive être le
nouveau fleuron de l'économie longovicienne et encore moins la
nouvelle sidérurgie, mais il n'en reste pas moins que les vélos
habillés chaudement de LED multicolores peuvent apparaître comme un
moyen de redonner à Longwy de la vitalité, de la fierté et
peut-être même de la joie dans l'obscurité.
Si un soir, dans la rue, vous croisez
des roues couronnées de bleu, des images miraculeusement affichées
sur les rayons d'un vélo qui court, ou encore un fou avec une
casquette qui s'allume et des chaussures qui brillent, sachez que
vous pouvez vous procurer tous ces éléments en ligne sur
www.alumeo.fr et apporter, ce faisant, une humble contribution à la
résurrection de Longwy (nous remercions au passage notre sponsor
hi-tech et ses aimables collaborateurs).
Bientôt, le jour se lèvera sur la
Lorraine comme il se lève chez vous. Oui, mais nous, nous aurons ce
gris-bleu d'où émergent lentement arbres et collines à travers la
brume, cette fraîcheur des pays prêts pour les grands jours de
renouveaux, ou simplement les paisibles reconversions.
N'écoutez pas les sirènes du
Républicain lorrain, thuriféraire, à ses heures perdues, de la
télévision, le véritable opium du peuple que je soupçonne parfois
d'être responsable du sommeil de Longwy ; ne répondez pas aux
questions faussement philosophiques des sondages de ce journal : "la
participation de Sandrine, candidate représentant le Pays-Haut, vous
encourage-t-elle à suivre l'émission Le meilleur pâtissier sur la
chaîne **[je refuse de faire de la pub pour cette chaîne dans cette
chronique] ?" Pour paraphraser Caton dans La Pharsale, écrite
quand Longwy n'était encore qu'un camp romain de bois, nul besoin d'oracle,
il n'y a pas de question à poser aux dieux ni aux mages : il suffit,
pour rétablir la tranquillité un peu bouleversée de notre âme après la lecture de ces lignes, de
nous appuyer sur la certitude intérieure qu'est promise, en réalité, et malgré les tourments actuels, une longue vie, à Longwy !
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