Tuesday, November 15, 2016

Longwy est ailleurs


La Longovicienne

Chronique d'un pays oublié
paraissant le mardi


     Ailleurs, nulle part, autre part font partie de ces lieux si étrangement introuvables qu'ils ne sont jamais là devant quand on se met à parler d'eux. Les rares personnes qui sont allées ailleurs nous font des récits de cette contrée mystérieuse mais, en vérité, ne nous ont jamais emmenés que là-bas, plus loin ou par ici. Traverser à l'aveugle les brumes automnales de notre ville un mardi matin permet pourtant de saisir très vite le fin mot de l'énigme : ailleurs, c'est Longwy; et le premier est un peu aux noms communs ce que le second est aux noms propres.

     Ce n'est donc pas sans raison que je me flatte depuis septembre de l'humble privilège de connaître, ou en tout cas de découvrir, la fameuse cité des émaux, qui est un peu aussi celle des émois. Ah ! Septembre ! Comme ce temps, ce bon temps est loin désormais !

     Je partais sur les collines délicatement ombragées de Lorraine la fleur au fusil, tout content de découvrir ce que l'on pourrait appeler son terroir, où le métal a coulé à flots plus généreux que le vin ou le foie gras dans d'autres régions de France. Dans le ciel, le soleil brillait sans timidité : il était un peu plus brutal, un peu plus étouffant que son homologue du Sud, que l'on trempe mollement dans un peu d'eau salée avec ses doigts de pied et de la crème de bronzage. Le soleil de Longwy nous donnait bon espoir en la lumière naturelle pour le reste de l'année.

     Hélas ! Que d'illusions : voilà qu'on nous sert, à présent, un cocktail glacé de vent, d'humidité et de degrés (Celsius) en moins sur le comptoir du bar météorologique, pour user d'une métaphore empreinte de notre couleur locale. Il y aurait de quoi murmurer dans les chaumières, ou dans les pavillons ouvriers collés les uns aux autres sur la colline, comme au temps où l'on grognait à juste titre contre les promesses non tenues des patrons ou des hommes politiques (il paraît que ce temps est révolu). Sans compter qu'il est désormais difficile de nous cacher, Monsieur le Maire, que certaines rues de Longwy n'ont pas de lampadaires.

     Vous l'aurez compris : la Lorraine n'est pas ce havre de paix que l'on vous vend un peu facilement dans les guides touristiques et les magazines de voyage.

     D'abord, le mensonge des feuilles. Oui, évidemment, elles sont belles sur les arbres, on s'y laisse prendre, presque charmer : ne voilà-t-il pas des centaines, des milliers de jolis ovales végétaux à la fois jaunes, rouges et bruns qui constellent de leurs couleurs les allées défoncées de la grimpette ? Restez prudents ; car s'il est le fait de mauvaises langues d'injurier notre escalier préféré (lieu pourtant plus facile à monter que l'Himalaya et où l'on se fait moins souvent descendre), il n'en demeure pas moins véridique que glisser accidentellement sur une soupe de feuilles en décomposition n'a jamais été bon pour la santé. S'il n'a pas été mis en garde par l'odeur naturelle de pourriture à ses pieds, le longovicien ferait donc mieux de regarder où il marche, ce qui le préparera d'ailleurs avantageusement à la saison prochaine du verglas.

     Pourtant, il serait un tantinet présomptueux de vouloir donner des leçons d'instinct de survie naturel à un authentique habitant de Longwy : la neige est un autre exemple météorologique où ce dernier peut apparaître dans toute son impressionnante splendeur. Le ciel se fait un peu plus sombre, l'atmosphère un peu plus grave; voilà comme un lourd brouillard gris sous les nuages; une soudaine fraîcheur mystérieusement parfumée vient chatouiller la narine; dans les cours de récréation, les enfants sont pris d'une inconsciente agitation pareille à celle qui fait fuir les animaux sauvages avant les premières secousses perceptibles des séismes : c'est à ce moment-là, et pas à un autre, que vous pouvez prononcer légitimement les paroles augurales et saisonnières : "Ca sent la neige !"

     En attendant le temps chéri des bottines et des doudounes (cette fois plus celles qu'on porte nonchalamment au milieu du dos en faisant du rap, mais bien celles dont on s’emmitoufle), vous viendrez sans nul doute goûter un peu de pluie bien de chez nous. Vous assisterez à son concert dégoulinant de chuchotements d'eau, de murmures aqueux, de murmure qui devient un chant et de chant qui devient un rire - rire que vous aurez quelques droits à interpréter comme une moquerie ironique de l'intempérie à votre égard, si vous n'avez pas emporté en haut de la colline le parapluie-tempête, seul type de parapluie sérieusement recommandable dans le Pays-Haut.

     Les gouttes, les ruissellements, les fuites sauvages démultipliés par l'écho des vieux murs, sont l'origine indubitable des enregistrements de bruitages d'exploration nocturne dans les jeux vidéo de heroic fantasy. Imaginez la vieille pierre, froide, parfumée presque, qui vous regarde quand vous passez sous la Porte de France et sur son pont-levis sans le moindre éclairage public à plusieurs centaines de mètres à la ronde : n'êtes-vous pas dans Warcraft ou dans Diablo II ? Nos hautes murailles bosselées du XVIIe siècle n'ont rien à envier en puissance de rêve fantastique aux images factices péniblement recréées par votre ordinateur quand vous cliquez paresseusement sur l'icône d'Assassin's creed.

     Dès lors, je ne comprends qu'à moitié les sombres critiques que l'on adresse à Longwy sur le genre de sites Internet stupides qui se donnent pour mission d'évaluer des villes de France sur la base de critères objectifs : on peut se demander sérieusement ce que pèse leur ridicule objectivité face au charme littéral d'une ville sans laquelle vous n'auriez sans doute jamais compris dans votre chair le sens de l'expression "rêver réalité" : "Je marchais les yeux fermés... je ne voyais plus mes pieds... dansent les ombres du monde... dansent les ombres du monde..." Les cantiques de notre modernité sont d'une lucidité parfois surprenante, et ce n'est peut-être pas un hasard total si l'album Un autre monde est sorti juste au moment où Longwy était en train de devenir ce qu'il est actuellement, en tout cas je me plais à le croire.

     Pour reprendre le fil, s'il m'est permis de constituer un florilège à propos d'une ville qui a reçu depuis sa fondation la bagatelle de zéro fleur au label national "Ville Fleurie", je m'aventure à citer des commentaires dont certains, à la limite de l'injure, ne le méritent pourtant pas. Longwy, "cul de sac du 54" selon un internaute, est-ce ainsi qu'on parle à une ville ? Ne vous en faites pas, car Longwy se dédommage en se constituant grâce à ces critiques une tirade du nez bien à elle :
     Le funéraire : "Vivre à Longwy, c'est commencer à mourir... Le bas, une ville non pas que morte, mais déjà enterrée (café-bar occupé par 0,0001% de la population). Boîte de nuit inexistante."     
     Le pessimiste : "Toutes les tentatives d'embellissement arrivent à rendre les choses plus moches encore."
     Le glouton : "Après 10h du soir il ne faut plus avoir faim ou soif."
     Le patriote : "Vive Longwy ! Longwy a les capacités pour grandir encore aujourd'hui, encore faut-il lui laisser une chance et aider les actions locales faites par les divers organismes qui les organisent. Ce que j'aime à Longwy : le cadre très vert, le patrimoine. Ce que je n'aime pas à Longwy : les gens qui disent qu'à Longwy, il ne se passe rien, et qui préfèrent aller au Luxembourg."
     Le politiquement correct : "Longwy, en bonne voie : Longwy, une ville que je redécouvre. Longwy change, résolument !"
     Le critique pas assumé : "Catastrophe : mon Dieu, quelle saleté ! Un scandale pour une ville avec un potentiel pareil ! Ce que j'aime à Longwy : la proximité des frontières, c'est vrai qu'on est à côté de tout !"
     Le gentil : "Ce que je n'aime pas à Longwy : les difficultés économiques."
     Le poète : "Ma ville, ma vie : Longwy, j'y suis né et je vais bientôt la quitter avec regret. C'est une ville avec un très beau patrimoine, et si vous levez les yeux, vous y verrez une belle architecture sur les bâtisses."
     L'optimiste : "Une ville à connaître. A chaque fois, beaucoup de jugements négatifs, véhiculés par des images du passé. Mais charmante ville moyenne. Ce que j'aime à Longwy : sa mixité sociale, culturelle, la nature omniprésente, la proximité d'équipements. Ce que je n'aime pas à Longwy : le manque d'animation de la ville le dimanche."
     Le partisan : "Longwy vivra. J'ai grandi dans le bassin de Longwy, une région que je garde dans mon coeur malgré le manque d'emploi."
     Le traumatisé (touchant, celui-ci) : "Nous pensions : PAS ENVIE DE REVENIR VOIR si cela est vrai, nous avons quitté volontairement LONGWY en mai 1985, notre vie n'a pas été facile, car nous sommes toujours des étrangers dans le SUD de la FRANCE."
     Et pour finir, la propagande mal déguisée d'un retraité du conseil municipal : "Enfin ça bouge : une cité dortoir qui commence enfin à se réveiller ! Merci monsieur le maire pour les animations (les nuits de Longwy, Longwy plage, etc.), pour votre soutien au golf, pour la nouvelle déchetterie, merci d'avoir mis en place un transport en commun digne de ce nom (petit bémol pour le nom "Super Navette", bof), d'avoir mis aux commandes du groupe de transports un binôme performant (Président/Directeur), ça c'est les conducteurs qui le disent."

     Toutes ces remarques, bien sûr, datent d'une autre époque, comprise entre l'an 2000 et la deuxième décennie du millénaire. Une grande partie reste vraie, mais nos commentateurs n'auront peut-être pas eu la chance de connaître Alumeo : il n'est pas sûr que cette micro-entreprise doive être le nouveau fleuron de l'économie longovicienne et encore moins la nouvelle sidérurgie, mais il n'en reste pas moins que les vélos habillés chaudement de LED multicolores peuvent apparaître comme un moyen de redonner à Longwy de la vitalité, de la fierté et peut-être même de la joie dans l'obscurité.

     Si un soir, dans la rue, vous croisez des roues couronnées de bleu, des images miraculeusement affichées sur les rayons d'un vélo qui court, ou encore un fou avec une casquette qui s'allume et des chaussures qui brillent, sachez que vous pouvez vous procurer tous ces éléments en ligne sur www.alumeo.fr et apporter, ce faisant, une humble contribution à la résurrection de Longwy (nous remercions au passage notre sponsor hi-tech et ses aimables collaborateurs).

     Bientôt, le jour se lèvera sur la Lorraine comme il se lève chez vous. Oui, mais nous, nous aurons ce gris-bleu d'où émergent lentement arbres et collines à travers la brume, cette fraîcheur des pays prêts pour les grands jours de renouveaux, ou simplement les paisibles reconversions.

     N'écoutez pas les sirènes du Républicain lorrain, thuriféraire, à ses heures perdues, de la télévision, le véritable opium du peuple que je soupçonne parfois d'être responsable du sommeil de Longwy ; ne répondez pas aux questions faussement philosophiques des sondages de ce journal : "la participation de Sandrine, candidate représentant le Pays-Haut, vous encourage-t-elle à suivre l'émission Le meilleur pâtissier sur la chaîne **[je refuse de faire de la pub pour cette chaîne dans cette chronique] ?" Pour paraphraser Caton dans La Pharsale, écrite quand Longwy n'était encore qu'un camp romain de bois, nul besoin d'oracle, il n'y a pas de question à poser aux dieux ni aux mages : il suffit, pour rétablir la tranquillité un peu bouleversée de notre âme après la lecture de ces lignes, de nous appuyer sur la certitude intérieure qu'est promise, en réalité, et malgré les tourments actuels, une longue vie, à Longwy !


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