La
Longovicienne
Chronique
d'un pays oublié
paraissant
le mardi
Ca y est ? J'ai mis le
Renaud des années 80 dans mes haut-parleurs ? J'ai ouvert mes
fenêtres pour laisser la caresse fraîche de l'air lorrain, déjà
presque automnal, venir jusqu'à ma table ? J'ai prêté dans le
secret de mon cœur un serment propitiatoire au génie de la Gauche
et à son frère le Syndicalisme pour m'assurer la bienveillance des
âmes qui hantent peut-être mon appartement ? L'humidité luisant
au-dehors sur les arbres, les mousses et la vigne vierge des briques
et des crépis abandonnés semble me dire que oui : je peux donc
commencer à narrer, sans être inquiété par la malédiction des
machines enterrées mais pas mortes, mes premiers pas, timides mais
bien réels, dans cette ancienne cité métallurgique de la Lorraine
industrielle.
Pour commencer, cher
lecteur, j'aimerais t'avertir que je ne ferai pas ici ce que
Wikipedia fera toujours mieux que moi : je n'écrirai pas une notice
de dictionnaire, je ne recopierai pas les archives de la
municipalité, je ne fournirai pas les statistiques des grèves des
années 70, je transmettrai simplement et, je l'espère, en toute
modestie, le produit de mon observation subjective
et de mon expérience de la ville. Si tu avais prévu d'imprimer une
page Internet pour ton prochain exposé d'histoire afin de faire
bonne impression sur ton professeur dès la rentrée, tu t'es trompé
d'adresse. Sinon, et si ces premières lignes ne te font pas déjà
frémir, sois le bienvenu ou la bienvenue à Longwy.
Au moment où je frappe
ces lignes sur le clavier de mon ordinateur, je fête ma première
semaine d'installation dans la partie basse de la ville, Longwy
Bas. Enfin, je fête... je
célèbre, je commémore. Les
premiers contacts avec les habitants vivants (car il y en a encore)
se sont avérés plutôt étranges : "Ah, bienvenue, cher
collègue ! C'est donc ici que l'Education Nationale vous a accordé
votre mutation ? Vous êtes originaires de la région, n'est-ce pas ?
- Non.
- D'accord, donc vous avez de la famille dans le coin.
- Non.
- Ah, nous n'avons pas osé vous demander dès le début (ce sont des
femmes qui parlent), mais c'est pour un rapprochement
de conjoint, c'est ça ? Une belle Lorraine vous attend ? Ou une
Luxembourgeoise ? ... "
Non,
évidemment, le lycée Alfred Mézières de Longwy était le premier
choix, la priorité numéro 1 de ma liste de vœux de mutation, pour
une raison tout à fait valable : je pensais partir à Los Angeles en
septembre 2016, pour reprendre pour le plus longtemps possible un
poste au Lycée Français.
"Ah,
et sinon vous venez d'où ?
- De Montpellier.
- EH BAH CA VA VOUS CHANGER ! "
Le
petit ricanement gentil mêlé d'une tendre compassion qui m'est
répondu à chaque fois que j'avoue mon origine méridionale n'est
pas sans me rappeler l'esprit des contes de la rue Mouffetard, vous
savez, quand le héros, jeune et innocent, vient d'acheter la maison
hantée du quartier dont personne ne voulait, parce qu'il y avait une
sorcière susceptible dans le placard à balais, mais il ne le sait
pas. En soi, cela a son charme. C'est presque une expérience
littéraire. Je me retiens tout de même de parler de la Californie,
pour ne choquer personne.
Les
gens d'ici sont très aimables et très accueillants. Peut-être
n'ont-ils pas grand monde à accueillir, en tout cas moins que les
cafés de Saint-Tropez ou les boutiques des Champs Elysées où l'on
est plus que blasé de voir des gens venir d'ailleurs, et même
ennuyé de la compagnie de ses semblables. De plus, il semble que les
Lorrains, comme les gens du Nord, fassent contre mauvaise fortune
très bon cœur : puisque le temps n'est pas au beau fixe tous les
jours, que le printemps n'existe pas et que le brouillard met à
l'épreuve la résolution de vos lentilles de contact ou de vos
lunettes, il faut bien au moins
être aimable pour se rendre la vie possible. C'est une logique
louable et que l'on peut comprendre.
Beaucoup
d'individus vous diront que Longwy est laid, que ses rues n'ont pas
d'intérêt, que tout est vide depuis la fermeture des usines à la
fin des années 1970. Ne les écoutez pas, même s'ils n'ont pas tout
à fait tort. Leur donner raison, ce serait valider une logique de
haine du patrimoine, de rejet coupable du passé, d'abandon sacrilège
de nos meubles anciens. Longwy appartient pour sa plus grande partie
à une autre époque et c'est ce qui fait son charme. Je vous
parlerai un jour de son musée du Fer à repasser ou, mieux, des
collections de faïences pour lesquelles une réduction est
disponible dans le journal sur la place du marché, mais pour
l'instant je vous invite à vous enivrer par la pensée de son charme
de village abandonné de la route 66, et je sais de quoi je parle.
Devant
chez moi, en face de ma fenêtre, l'ancien cinéma de Longwy. Le
bâtiment attire la végétation et il y aurait eu des squatters si
la place manquait dans la région. Sa vieille enseigne électrique,
avec une planète, est le souvenir d'un temps où la conquête
spatiale faisait encore rêver, où Américains et Soviétiques se
couraient après entre les étoiles à coups d'Apollos et de
Sputniks. Il me rappelle le Longwy Palace,
autre établissement d'autrefois, que décore encore un style art déco, et, devant la porte, un panneau A louer dont les
lettres s'effacent aussi. Il donne pourtant sur l'un des principaux
boulevards de Longwy bas, devant un parc où poussent encore des
fleurs, des vraies, autour du monument aux morts.
Les
maisons de Longwy ont leur charme lorrain. Bien sûr, ce sont les
mêmes que celles de Herserange, Longlaville ou Mont Saint-Martin,
les villes voisines, et l'architecte des logements ouvriers n'a pas
eu la main légère sur les copier-coller. Elles n'ont pas les
briques des corons du Nord, mais les petits toits triangulaires qui
scandent ces lignes de maisons donneraient presque envie d'habiter
quelque part sur le flanc de la colline, n'étaient les pentes à
affronter quotidiennement. Ces habitations semblent en tout cas plus
accueillantes pour les familles que les appartements qui s'entassent
dans le centre, sans que leurs façades soient entretenues, car ce
sont pour beaucoup d'entre eux des concessions à vie faites par les
usines aux ouvriers qu'elles tentaient de tuer à la tâche.
Si
le style de cette chronique est pour l'instant assez descriptif,
c'est que l'observation est un sport qui se pratique aisément à
Longwy, sans doute pour nous dédommager du calme et de l'offre somme
toute assez limitée en nightlife,
et en daylife aussi
d'ailleurs. Au magasin de Longwy-haut (il n'y en a pas au bas), je
croise parfois des gueules cassées des années de production
métallurgique; elles n'ont rien à envier à celles des guerres qui
se donnaient à quelques kilomètres de là il y a un siècle
exactement – preuve, s'il en était encore besoin, que le travail
n'a pas toujours été la santé, pas pour tout le monde. Leurs
femmes, pliées en deux sur une canne, n'ont pourtant rien perdu de
leur voix ni de leur colère, et l'on devine au creux de leur oeil un
reflet du temps où les métaux des ateliers rendaient littéralement
le ciel de la ville rouge, et où un nuage de poussière retombait
dans les rues en fin d'après-midi.
Quant
à moi, je jette un regard mélancolique sur la fête foraine vide
qui a ouvert sur la place de Longwy bas la fin de semaine dernière.
Dommage qu'elle ne fasse pas de bruit, qu'elle n'ait presque
personne, que personne n'aille déguster ses churros
ou vider sa rage dans une auto-tamponneuse, qu'aucun enfant n'aille
perdre la tête sur les chevaux de bois que chantait Verlaine, poète
du pays, en son temps. A Montpellier, j'aimais l'animation, les
chansons paillardes d'étudiants en médecine dans les rues, les
hurlements philosophiques, les rires arrosés, les camaraderies
diverses ; à 23h ou une heure du matin, je communiais à leur
bonheur, et même depuis mon balcon ou ma mezzanine,
j'étais spirituellement avec eux.
Je me contente maintenant des montées en puissance des kékés (là
aussi il y en a) à moto ou en BMW devant les centres de restauration
kébabiques, horrescis legens.
Que
dire encore de Longwy ? C'est le soir et je vais profiter du calme
pour m'instruire. Les
lieux d'exil, les villes fantômes, les bunkers d'Afghanistan et les
obscures retraites ont au moins cet avantage que vous pouvez passer
du temps à lire, à oublier la vie et à rêver. (L'an prochain en
Californie?) Bien sûr, j'ai encore beaucoup à vous dire de la
passionnante monotonie de Longwy, elle me brûle les lèvres et les
doigts, mais, comme mon vieux cinéma des années 30, je préfère
faire mine d'entretenir le suspense. En attendant, j'espère que vous
ne vous ennuyez pas trop dans vos villes centrales et universelles,
pleines d'Internet, de spectacles, de voitures décapotables, de
jardins, de piscines et de musées, de publicités actuelles,
d'apéritifs avant le barbecue et de couchers de soleil sur la plage,
nombre d'activités dont la diversité de choix, il faut l'avouer,
est presque un tourment. Alors, dans ces moments-là, sachez que je
pense à vous et que je crie comme un hymne : Longue vie à
Longwy !
Je trouve cette presentation de Longwy sympatique
ReplyDeleteLongwy paraît presque jolie !
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