Tuesday, September 6, 2016

Bienvenue à Longwy


La Longovicienne

Chronique d'un pays oublié
paraissant le mardi



     Ca y est ? J'ai mis le Renaud des années 80 dans mes haut-parleurs ? J'ai ouvert mes fenêtres pour laisser la caresse fraîche de l'air lorrain, déjà presque automnal, venir jusqu'à ma table ? J'ai prêté dans le secret de mon cœur un serment propitiatoire au génie de la Gauche et à son frère le Syndicalisme pour m'assurer la bienveillance des âmes qui hantent peut-être mon appartement ? L'humidité luisant au-dehors sur les arbres, les mousses et la vigne vierge des briques et des crépis abandonnés semble me dire que oui : je peux donc commencer à narrer, sans être inquiété par la malédiction des machines enterrées mais pas mortes, mes premiers pas, timides mais bien réels, dans cette ancienne cité métallurgique de la Lorraine industrielle.

     Pour commencer, cher lecteur, j'aimerais t'avertir que je ne ferai pas ici ce que Wikipedia fera toujours mieux que moi : je n'écrirai pas une notice de dictionnaire, je ne recopierai pas les archives de la municipalité, je ne fournirai pas les statistiques des grèves des années 70, je transmettrai simplement et, je l'espère, en toute modestie, le produit de mon observation subjective et de mon expérience de la ville. Si tu avais prévu d'imprimer une page Internet pour ton prochain exposé d'histoire afin de faire bonne impression sur ton professeur dès la rentrée, tu t'es trompé d'adresse. Sinon, et si ces premières lignes ne te font pas déjà frémir, sois le bienvenu ou la bienvenue à Longwy.

     Au moment où je frappe ces lignes sur le clavier de mon ordinateur, je fête ma première semaine d'installation dans la partie basse de la ville, Longwy Bas. Enfin, je fête... je célèbre, je commémore. Les premiers contacts avec les habitants vivants (car il y en a encore) se sont avérés plutôt étranges : "Ah, bienvenue, cher collègue ! C'est donc ici que l'Education Nationale vous a accordé votre mutation ? Vous êtes originaires de la région, n'est-ce pas ?
      - Non.
      - D'accord, donc vous avez de la famille dans le coin.
      - Non.
    - Ah, nous n'avons pas osé vous demander dès le début (ce sont des femmes qui parlent), mais c'est pour un rapprochement de conjoint, c'est ça ? Une belle Lorraine vous attend ? Ou une Luxembourgeoise ? ... "
Non, évidemment, le lycée Alfred Mézières de Longwy était le premier choix, la priorité numéro 1 de ma liste de vœux de mutation, pour une raison tout à fait valable : je pensais partir à Los Angeles en septembre 2016, pour reprendre pour le plus longtemps possible un poste au Lycée Français.

     "Ah, et sinon vous venez d'où ?
      - De Montpellier.
      - EH BAH CA VA VOUS CHANGER ! "
Le petit ricanement gentil mêlé d'une tendre compassion qui m'est répondu à chaque fois que j'avoue mon origine méridionale n'est pas sans me rappeler l'esprit des contes de la rue Mouffetard, vous savez, quand le héros, jeune et innocent, vient d'acheter la maison hantée du quartier dont personne ne voulait, parce qu'il y avait une sorcière susceptible dans le placard à balais, mais il ne le sait pas. En soi, cela a son charme. C'est presque une expérience littéraire. Je me retiens tout de même de parler de la Californie, pour ne choquer personne.

     Les gens d'ici sont très aimables et très accueillants. Peut-être n'ont-ils pas grand monde à accueillir, en tout cas moins que les cafés de Saint-Tropez ou les boutiques des Champs Elysées où l'on est plus que blasé de voir des gens venir d'ailleurs, et même ennuyé de la compagnie de ses semblables. De plus, il semble que les Lorrains, comme les gens du Nord, fassent contre mauvaise fortune très bon cœur : puisque le temps n'est pas au beau fixe tous les jours, que le printemps n'existe pas et que le brouillard met à l'épreuve la résolution de vos lentilles de contact ou de vos lunettes, il faut bien au moins être aimable pour se rendre la vie possible. C'est une logique louable et que l'on peut comprendre.

     Beaucoup d'individus vous diront que Longwy est laid, que ses rues n'ont pas d'intérêt, que tout est vide depuis la fermeture des usines à la fin des années 1970. Ne les écoutez pas, même s'ils n'ont pas tout à fait tort. Leur donner raison, ce serait valider une logique de haine du patrimoine, de rejet coupable du passé, d'abandon sacrilège de nos meubles anciens. Longwy appartient pour sa plus grande partie à une autre époque et c'est ce qui fait son charme. Je vous parlerai un jour de son musée du Fer à repasser ou, mieux, des collections de faïences pour lesquelles une réduction est disponible dans le journal sur la place du marché, mais pour l'instant je vous invite à vous enivrer par la pensée de son charme de village abandonné de la route 66, et je sais de quoi je parle.

     Devant chez moi, en face de ma fenêtre, l'ancien cinéma de Longwy. Le bâtiment attire la végétation et il y aurait eu des squatters si la place manquait dans la région. Sa vieille enseigne électrique, avec une planète, est le souvenir d'un temps où la conquête spatiale faisait encore rêver, où Américains et Soviétiques se couraient après entre les étoiles à coups d'Apollos et de Sputniks. Il me rappelle le Longwy Palace, autre établissement d'autrefois, que décore encore un style art déco, et, devant la porte, un panneau A louer dont les lettres s'effacent aussi. Il donne pourtant sur l'un des principaux boulevards de Longwy bas, devant un parc où poussent encore des fleurs, des vraies, autour du monument aux morts.

     Les maisons de Longwy ont leur charme lorrain. Bien sûr, ce sont les mêmes que celles de Herserange, Longlaville ou Mont Saint-Martin, les villes voisines, et l'architecte des logements ouvriers n'a pas eu la main légère sur les copier-coller. Elles n'ont pas les briques des corons du Nord, mais les petits toits triangulaires qui scandent ces lignes de maisons donneraient presque envie d'habiter quelque part sur le flanc de la colline, n'étaient les pentes à affronter quotidiennement. Ces habitations semblent en tout cas plus accueillantes pour les familles que les appartements qui s'entassent dans le centre, sans que leurs façades soient entretenues, car ce sont pour beaucoup d'entre eux des concessions à vie faites par les usines aux ouvriers qu'elles tentaient de tuer à la tâche.

     Si le style de cette chronique est pour l'instant assez descriptif, c'est que l'observation est un sport qui se pratique aisément à Longwy, sans doute pour nous dédommager du calme et de l'offre somme toute assez limitée en nightlife, et en daylife aussi d'ailleurs. Au magasin de Longwy-haut (il n'y en a pas au bas), je croise parfois des gueules cassées des années de production métallurgique; elles n'ont rien à envier à celles des guerres qui se donnaient à quelques kilomètres de là il y a un siècle exactement – preuve, s'il en était encore besoin, que le travail n'a pas toujours été la santé, pas pour tout le monde. Leurs femmes, pliées en deux sur une canne, n'ont pourtant rien perdu de leur voix ni de leur colère, et l'on devine au creux de leur oeil un reflet du temps où les métaux des ateliers rendaient littéralement le ciel de la ville rouge, et où un nuage de poussière retombait dans les rues en fin d'après-midi.

     Quant à moi, je jette un regard mélancolique sur la fête foraine vide qui a ouvert sur la place de Longwy bas la fin de semaine dernière. Dommage qu'elle ne fasse pas de bruit, qu'elle n'ait presque personne, que personne n'aille déguster ses churros ou vider sa rage dans une auto-tamponneuse, qu'aucun enfant n'aille perdre la tête sur les chevaux de bois que chantait Verlaine, poète du pays, en son temps. A Montpellier, j'aimais l'animation, les chansons paillardes d'étudiants en médecine dans les rues, les hurlements philosophiques, les rires arrosés, les camaraderies diverses ; à 23h ou une heure du matin, je communiais à leur bonheur, et même depuis mon balcon ou ma mezzanine, j'étais spirituellement avec eux. Je me contente maintenant des montées en puissance des kékés (là aussi il y en a) à moto ou en BMW devant les centres de restauration kébabiques, horrescis legens.

     Que dire encore de Longwy ? C'est le soir et je vais profiter du calme pour m'instruire. Les lieux d'exil, les villes fantômes, les bunkers d'Afghanistan et les obscures retraites ont au moins cet avantage que vous pouvez passer du temps à lire, à oublier la vie et à rêver. (L'an prochain en Californie?) Bien sûr, j'ai encore beaucoup à vous dire de la passionnante monotonie de Longwy, elle me brûle les lèvres et les doigts, mais, comme mon vieux cinéma des années 30, je préfère faire mine d'entretenir le suspense. En attendant, j'espère que vous ne vous ennuyez pas trop dans vos villes centrales et universelles, pleines d'Internet, de spectacles, de voitures décapotables, de jardins, de piscines et de musées, de publicités actuelles, d'apéritifs avant le barbecue et de couchers de soleil sur la plage, nombre d'activités dont la diversité de choix, il faut l'avouer, est presque un tourment. Alors, dans ces moments-là, sachez que je pense à vous et que je crie comme un hymne : Longue vie à Longwy !





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