Tuesday, May 20, 2014

Göteborg, ou la vie en jaune et bleu



Esprit du grand krispoll, muse des fjords, chant muet du saumon pêché au large des vagues qui poussent sous les glaces du Nord, sifflement du gnome, rire du lutin que l’on entend au hasard des sapins et des affleurements de granit sauvage, inspire-moi, si tu le veux, quelques uns de ces billets (tu sais, comme quand j’écrivais sur Facebook depuis la Californie) pour me permettre de décrire tout en m’amusant ce peuple de Finlande que je viens de découvrir durant ces quelques jours passés parmi eux (euh non, pardon, de Suède, je confonds toujours) ; si tu acceptes, je t’offrirai un sacrifice humain sur les runes sacrées du viking (ou des boulettes de viande à la sauce fruits rouges au self d’Ikea).



Göteborg

Tout d’abord, petit moyen mnémotechnique pour ceux qui sont aussi nuls que moi en géographie (ils sont peu nombreux, mais je soupçonne qu’il y en a tout de même) : NSF. La Norvège est plein Ouest, la Suède est au milieu, et la Finlande à l’Est, du côté de la Russie. Les Finlandais parlent une langue de racines différentes ; ils ne font pas partie de la Scandinavie qui au sens strict comprend Danemark, Norvège et Suède. Les Norvégiens parlent un dialecte quasiment suédois : les deux peuples se comprennent, même si les Suédois jettent parfois sur eux le regard à demi méprisant du citadin sur le campagnard. Quant au suédois, c’est presque de l’allemand, du moins à l’écrit : « tack » pour « danke », « lax » pour Lachs » (le saumon), et bien d’autres exemples encore.

Pour commencer mon séjour dans le S, j’ai eu la chance d’être déposé par Ryanair sur l’aéroport de Göteborg par un beau jour de mai où le soleil avait sorti les Suédois de leurs maisons et fait flotter sur leur pays un agréable climat très Californie médiane : il brille, mais le vent rafraîchit l’air un peu moins qu’à San Francisco ou à Santa Cruz. On me l’a dit dès l’arrivée : la Suède, c’est bien quand il fait beau (ce « quand il fait beau » m’a très vite un peu inquiété). Ainsi, j’ai compris qu’il pleuvait une grande partie de l’année (même si le temps change moins brusquement que dans la perfide Albion) et que la nuit pouvait durer longtemps en hiver. Ce n’est pas pour rien que les pays du Nord ont un des taux de suicides les plus élevés au monde, même si la vie y est très agréable par d’autres côtés.



La rue Haga


Après-midis ensoleillées

Ici, ce n’est pas tant la culture et les monuments comme dans l’Europe du Sud (celle-ci inclut la Belgique et le Nord de la France), ni la nourriture à proprement parler, ni les paysages, qui sont moins variés que dans nos campagnes ou celles de l’Utah ou de l’Algérie (ou de la Corée du Sud ou du Zanzibar). On trouve bien quelques châteaux, mais ils n’ont pas vraiment été attaqués (la preuve, le roi est toujours en place) ; la nourriture est comestible si vous aimez les biscottes, le pain suédois et le gouda sans cumin ; les campagnes sont vierges, mais il faut se contenter de sapins, de lacs, de rochers et de sapins (et de lacs). Le côté agréable de la vie, donc, ce sont les outdoors (la vie en plein air, comme on dit): randonnée, ski à roulettes (on en croise dans la ville), mountain bike, voilier, escalade, ou semi marathon de Göteborg qui avait lieu ce week-end et qui est le plus connu du monde en Suède.


Les Suédois sont donc des gens qui aiment se faire du bien. Leur alimentation n’est pas des plus raffinées, mais ils ont de bons poissons quand ils les pêchent ailleurs que dans la Baltique aux fonds couverts de poussière et d’épaves de sous-marins et de bateaux de nos dernières guerres mondiales. Le marché au poisson de Göteborg a d’ailleurs son charme, dans sa halle au toit pointu d’ardoises au bord du canal. Les supermarchés vous vendent de longs rouleaux de pain pour faire vos sandwiches (comme ceux que vous payez 3,5€ à Monop’), des briques de yaourt ou des bouteilles d’eau vitaminée. Les fruits et légumes me font peur, car ils n’ont le plus souvent pas de goût (trop lavés dans l’eau des pluies nordiques ?), alors pour l’équilibre alimentaire je me rattrape sur le rayon des sucreries, ici très fourni (les Suédois sont de vrais gourmands).

 Au-delà des sports et de la nourriture, deux concepts (eh eh vous voyez les grands mots) permettent de se faire une idée de l’état d’esprit suédois : ouverture et la gomme. Ouverture d’abord, parce qu’ils considèrent qu’il faut accueillir tout le monde dans sa diversité. La Suède donne asile à de nombreux réfugiés politiques, notamment iraniens ou irakiens (de préférence les plus intelligents). Cette immigration n’est pas toujours bien prise en charge, au sens où elle se cantonne pour la plus grande partie des gens à la banlieue, « de l’autre côté du pont » où a lieu en moyenne une fusillade par mois, tandis que le centre-ville est très calme, très safe et, il faut le dire, très blond aux yeux bleus. Cette diversité relative permet cependant de commander au restaurant lors de votre virée sur les îles du large une pizza au kebab (incluant des frites sur la sauce tomate) ou de s’offrir une baguette au café français du coin (le filon semble inépuisable). Des drapeaux multicolores indiquent un climat très gay-friendly.

La gomme, ensuite (je transcrits à partir de ce que j’ai entendu à l’oral), c’est cette idée très suédoise du « ni trop, ni pas assez ». Du coup, dans la rue, les gens s’habillent de manière très normale, sans couleurs vives ni excentricités, ils ont la politesse nécessaire à la vie en société et se comportent de manière fondamentalement normale : leur normalité en devient presque parfois anormale. Les seules exceptions à la règle découlent encore de ce modèle, car elles sont franchement en rébellion contre cette normalité (qui devient presque aussi une normalitude, pour parodier une certaine ministre de notre pays) : tatouages colorés sur tout le bras, dreadlocks bien grasses jusqu’aux fesses, piercing de vache entre les narines (sic). La gomme, en somme, c’est une sorte de modération en toute chose, qui consiste à mener sa petite vie tranquille sans s’égarer dans les excès. Les Suédois eux-mêmes reconnaissent qu’ils ne voyagent pas beaucoup, ne quittent pas souvent leur pays pour aller voir ailleurs.


Au premier abord, disons-le, ce côté à la fois très ouvert et très modéré est très agréable. Dans la ville, les piétons sont rois, plus encore que les vélos qui règnent sur les voitures. Vous pouvez traverser la rue avec la certitude que le conducteur freinera en avance pour être sûr de vous montrer qu’il veut que vous passiez. Le tramway va à une vitesse hawaiienne (comprenez : très lente) qui fait que vous pouvez franchir ses rails sans craindre pour vos jours. Les stations de velib’ alimentent bien les pistes cyclables, et les transports en commun, bus, tram ou bateau, sont innombrables. Vous pouvez vous promener dans certaines rues piétonnes pour goûter au soleil de quelques jours ou au pain à l’omniprésente cannelle que leurs descendants américains ont gardé jusque dans les chips à la pomme de chez Smart and Final. Le port, avec l’opéra qui se dresse au bord de l’eau sans y tomber, vous offrira de belles promenades quand vous aurez épuisé tous les parcs, c’est-à-dire après longtemps.


Les parcs et les jardins, je ne puis dire que je ne les ai pas appréciés. Ces gens aiment les fleurs, les tulipes de couleurs vives que l’on voit en bouquets vivants sur les parterres des jardins publics ouverts pendant la plus petite partie de l’année (le printemps). On s’y promène en discutant, passant au bord du canal à l’ombre des saules tandis qu’une armée de touristes passe silencieusement ébahis sur une barque-mouche. Les enfants s’amusent dans les jeux de bois bâtis pour eux (l’enfant est un peu roi dans ces pays du Nord, et la fessée est un crime puni par la loi – puni d’une fessée ?). Les serres accueillent les vieillards férus de botanique et les chienchiens courent à la laisse de leur maître autour de la statue de bronze du héros local sur son socle de pierre. Les parcs sont pour les âmes plus bucoliques, amatrices de pique-niques entre les bosquets, d’enfants nudistes jouant au ballon, de Suédois à la recherche de bronzage pour leurs photos d’été, de barbecues portables et écologiques, de saumon grillé et de têtes blondes qui dépassent à travers les roseaux.

 Je pense que vous voyez ce qui fait à la fois le grand avantage et le petit inconvénient des Suédois : leur vie est calme, paisible, mais elle est surtout calme, paisible (c’est ce que je peux en dire après quelques jours passés chez eux, c’est-à-dire sûrement pas assez pour percer jusqu’au fond les apparences). Les Suédois eux-mêmes ne s’en cachent pas : leur pays n’est peut-être pas le plus excitant du monde, même s’ils s’offrent flegmatiquement le plaisir du sauna ou de la villégiature nordique dans la maison de bois bleue ou rouge, que toute bonne famille possède quelque part au nord, au bord d’un lac sous les sapins. Leurs noms sont d’une monotonie saisissante : les filles s’appellent toutes Anna Ericson et les garçons Hans Olafson ; moyen de rester discret, ou de faciliter la mémorisation des prénoms dans la vie courante. Alors, on se divertit avec les Rachel, les Dorothy, les Jimmy et les « dudes » des séries américaines que l’on n’a pas besoin de sous-titrer puisque pour des raisons de survie, tout le monde est bilingue. La nourriture se ressent aussi parfois de cet éclectisme, pour le meilleur comme pour le pire, pour 7-eleven comme pour Burger King.


La 7-eleven connection







Le Hollywood touch

Du reste, il est une situation dans laquelle les Suédois se mettent à devenir fun (j’en ai moi-même fait l’expérience en direct, et j’estime que cela en valait le coup) : l’alcool les révèle à eux-mêmes. D’un point de vue européen du Sud, on peut penser qu’il est triste d’avoir besoin de substances pour faire la fête, pour s’amuser, pour passer un bon moment entre amis ou aller enfin vers les autres, même si les clichés liés à l’alcool nous ont déjà désabusés sur les pays du Nord, du froid, à commencer par la Russie. Pourtant, je n’ai pas vu de grands excès : un peu de bière (ou de vin, s’ils ont invité des Français) leur permettent de se désinhiber, d’oublier un peu que les femmes ont mis une belle robe pour danser sur David Guetta et les hommes un nœud papillon sur leur costard. L’élégante canne qu’un Suédois aura reçue pour son anniversaire deviendra alors un accessoire de danse pour ses amis que la voix douce d’Abba (c’est tout le soft power de la Suède, avec Volvo et Ikea) fait déjà vibrer au point de les faire confondre, dans le noir, les tranches de poulet avec des tranches de gâteau marbré. 



A moins de s’acquitter de la taxe, les bars ferment rarement après 1h du matin, 
et il est interdit de vendre de l’alcool après 15h le samedi.

Un autre côté sombre des Suédois, ai-je entendu dire, c’est l’argent. On dit que les Suédois ne savent pas trop gérer leurs couronnes (c’est le nom de la monnaie), qu’ils s’endettent pour leur appartement et qu’ils dépensent tout leur argent avant la fin du mois en restaurants et en sorties. Leur discrétion n’exclut donc pas un certain goût pour le divertissement, par ci par là (le parc d’attraction du centre de Göteborg élève sa grande roue à la hauteur des clochers et des cheminées d’usines). Les transports en commun et le brownie en carré (qu’ils n’aiment pas apparemment) sont moins chers qu’au pays de François Hollande, mais j’ai pu constater que les prix en général étaient plutôt élevés, que ce soit pour la bouffe ou pour le shopping, et que les commerçants suédois n’avaient pas grand chose à envier à la plupart des boutiques parisiennes. Heureusement, les salaires sont alignés sur ces prix et les étudiants reçoivent une bourse de l’État pendant 5 ans (oui, tous les étudiants). Est-ce un moyen de se protéger contre l’envahisseur ?


Snoopy, image du flegme scandinave ?
        Ah ! Les envahisseurs ! L’université de Chalmers semble indiquer le contraire. Cette université scientifique mi-privée, mi-publique (mais surtout mi-privée) semble pouvoir se targuer d’un certain cosmopolitisme assez sympathique. Sur un campus grand et vert, même s’il n’est pas Harvard ni même UCLA, on peut croiser des Chinois, des Européens de tous points cardinaux (hongrois comme espagnols ou grecs) qui circulent entre les bâtiments d’appareils de mesure, de salles de cours ou de logements étudiants (qui font un peu plus envie que ceux du CROUS), pour aller prendre un verre sur la terrasse de la cafétéria, bien sûr, puisqu’il fait beau, ou un cours de yoga dans la verdure qui l’entoure. Le calme de la ville se trouve multiplié dans ce cadre propice au travail et à la concentration (je suis sûr que j’emprunte sans le savoir cette phrase à une brochure publicitaire). Les grandes étendues vitrées des façades de leurs bâtiments trahissent leur appétit de lumière, qui est belle en été mais rare sinon. Dans les vitrines, une exposition sur le prix Nobel enfanté à Chalmers, avant que Volvo n’en fasse son officieux vivier de recrutement. Sur les places, dans les allées, on croise parfois un canapé motorisé qui promène quelques élèves ingénieux, car paresseux (c’est la base du design).

Oui, si je devais donner l’une des richesses de l’esprit suédois, je dirais volontiers le design, après avoir loué leur esprit de tolérance et d’ouverture qui leur permet si bien de traverser le siècle. Les pays qui n’ont pas beaucoup de musées ont souvent des magasins très intéressants. Certaines sociétés se reflètent dans le passé, l’attachement aux traditions, à l’histoire ; d’autres se tournent sans cesse vers l’avenir, l’innovation, la créativité, même si dans les faits ces deux directions sont plus complémentaires qu’incompatibles. Le design, c’est un peu cette capacité à satisfaire le tempérament placide grâce à un objet efficace par lui-même (et non par vous-mêmes). Il y a ce tube courbé que vous pouvez visser sur une bouteille pour la transformer en arrosoir. Il y a cette râpe à fromage avec manche si pratique mais devant laquelle un Français crierait sans doute au sacrilège. Il y a ce canard jaune en plastique qui fait infuser le thé qu’il porte sous ses plumes quand vous le faites nager dans l’eau chaude de votre petit déjeuner. Je me dis parfois qu’on aurait intérêt à faire un tour d’Europe des magasins d’ustensiles pour récupérer les bonnes idées de chaque peuple et ouvrir une boutique syncrétique quelque part au centre (en France ?). 

La ville elle-même n’est pas sans charme, même si ce ne sont pas les façades colorées de Vienne ou de Prague, ni les tags de Berlin, ni l’élégance hausmannienne de Paris. Göteborg, ce sont des bâtiments de brique du début du siècle dernier, ou plus massifs, en pierre de taille, une vieille bibliothèque ou une vieille mairie au fronton imposant de république, ou quelques immeubles d’un blanc éclatant sur l’avenue principale que surplombe le musée d’art plutôt contemporain et la statue de Poséidon au grand nez (je trouve).  Les quartiers résidentiels sont faits de ces maisonnettes colorées des pays nordiques, dont la forme rappelle les granges du Midwest et la texture celle du bois, ou de la taule selon le niveau de vie des habitants. Le tout est dominé par une tour en haut de la colline, qui permet d’embrasser la ville d’un seul regard à 360°, d’apercevoir le feu d’artifice en plein jour donné pour le départ de la course (il y a une première fois à tout) et de se rendre compte que la forêt n’est qu’à quelques dizaines de minutes à pied de la ville.



            Architecture résidentielle.


Sur les Champs Elysées de Göteborg. 


Architecture de briques début XXe. 


Les Suédois ont soif de lumière,
comme le montrent les baies vitrées de ce bâtiment de Chalmers.


De même qu’il y a le côté de Guermantes et le côté de chez Swann, il y a, à Göteborg, le côté forêt et le côté îles. J’ai dit que je laissais la forêt à ceux qui ne craignaient ni les loups, ni les cerfs qui s’écrasent sur votre pare-chocs comme dans les week-ends d’escapade et les contes pour enfants. Les îles, elles, ont leur charme particulier : à qui ne voudrait pas se fendre d’un trajet dans le grand Nord pour assister aux merveilleuses danses ondulatoires et phosphorescentes des aurores boréales (ce que les Suédois ne font pas, car trop loin), les îles offrent un séjour agréable à l’amateur de microcosmes et aux familles en vacances. Quelques minutes de bateau à travers les fjords permettent de voir les panneaux de mise en garde contre les récifs, les maisons parfois construites sur un tas de rochers au-dessus de l’eau, les restaurants pavoisés de drapeaux jaunes et bleus (les couleurs d’Ikea), et les îlots plus sauvages où la broussaille le dispute au granit gris. On s’arrête sur une île plutôt résidentielle, mais qui n’a rien perdu de son charme naturel : il reste une partie de basse forêt et de plages froides que l’on devine derrière les buissons ; la cour de l’école primaire n’a pas de barrières ; les mâts de bateau s’élèvent dans les jardins ; la petite église domine un cimetière où les tombes portent toutes le même nom (facile, en Suède). Les habitants ne se déplacent qu’en voiturettes à golf électriques, car des chemins bitumés remplacent les routes. Les enfants peuvent courir en liberté, les parents faire leurs mots-croisés tranquillement.


C’est sur cette idée de calme idyllique que je voudrais quitter la Suède et peut-être un jour la retrouver pour Stockholm ou le fond des forêts inhabitées. Ce calme se reflète même dans la politique, qui semble sans émotions, si ce n’est à propos de l’Union Européenne, leur seule vraie question. Les vies politiques calmes sont le signe des pays qui ont trouvé leur équilibre, comme la Suisse (je ne dis pas qu’il soit forcément bon en tout point), ou des pays où le bien commun est censé émerger de la somme des biens individuels, comme aux Etats-Unis. Je ne sais ce qu’il en est de la Suède, même si je penche plutôt pour la première interprétation. On peut voter pour les élections européennes au milieu du centre commercial : scandaleuse désacralisation du vote ? esprit pratique qui le remet au cœur de notre vie quotidienne ? Le parti féministe qui me tend un tract rose bonbon dans l’optique de ces élections m’arrache intérieurement un sourire : est-ce la couleur la mieux à même de renverser les clichés échangés entre hommes et femmes ? Je médite la question dans la piscine-balcon au fond vitré d’un haut immeuble du centre de Göteborg, et je vous donne la réponse.


   

Thursday, October 31, 2013

La province


       Le titre est un article à lui tout seul. 


       Ah ! La province. Il serait facile de céder à la tentation de vous resservir une part de tarte à la crème sur cet éternel topos de la géographie française, ce lieu commun de l’aménagement du territoire, cette tradition nationale inégalitaire et sous certains aspects non dénuée de dédain, sur cette différence en même temps que cette quasi séparation de Paris d’avec le reste de la France. Ca y est, on le sent : c’est un parisien qui écrit. Il va nous offrir un petit paquet surprise de ses émerveillements (on ne parle plus patois en province ! le code de la route est adopté ! on a abandonné les charrues pour les tracteurs !), saupoudrée d’un peu de la bienveillance condescendante qu’on fait si bien à Paris, dans le meilleur des cas, saupoudrée de cette condescendance qu’il nous servira quand il nous dira que finalement, il aime bien la province.

Première part de tarte : il y a plusieurs provinces (ne riez pas, ça ne va pas forcément de soi pour le parisien, quoi qu’aient essayé de lui faire comprendre les Basques et les Bretons) : la province des corons n’est pas celle des burons ; celle du maroilles n’est pas celle de la mimolette ; celle du bourgogne n’est pas celle du bordeaux ; la province provinciale de la Beauce n’est pas la parisienne province de la côte azuréenne. 

Ensuite, la province n’est pas faite que de campagne, de champs et de prairies : elle comporte aussi des villes : Marseille, Lyon, Lille, Londres, Bordeaux… Toulouse… (c’est une ville aussi, Toulouse ?). Eh oui : dans les expressions « jambon de Bayonne, » « moutarde de Dijon, » « rillettes du Mans » que vous utilisez pour tartiner vos sandwiches achetés entre Bastille et Nation, les mots Dijon, Bayonne et Le Mans désignent aussi des villes.

Bayonne, Dijon, Le Mans (ajoutons Meaux pour le brie et l’UMP, Pont-Aven pour les galettes ou Chasseneuil-du-Poitou pour le Futuroscope), d’accord, vous connaissez. Mais laissez-moi vous mettre au défi : Vendôme, qui a donné son nom à une place parisienne et à quelques bijoux, croyez-vous que ce fut seulement le nom d’une colonne, d’un duc et de quelques lignées de nobles illustrant l’histoire de l’Ancien Régime ? Et la ville de Ronsard (vous connaissez, Ronsard ?) ? celle qui renia son Henri IV protestant pendant les guerres de religion (Henri né à Pau mais Bourbon-Vendôme d’héritage) ?  la ville de Rochambeau, lui qui libéra l’Amérique aux côtés de Washington ? celle de Balzac ? Laissez-moi vous administrer une petite leçon de Loir-et-Cher, puisque apparemment Wikipedia en anglais en sait plus que vous sur la question.

D’abord, j’avoue, je triche : mes grands-parents habitent à Vendôme. Je connais la ville depuis mon enfance, tendre. Cependant, les doux regards de l’enfance ne nous laissent pas voir tous les aspects de la réalité ; tout nous paraît normal, quand on est enfant ; alors que la province est normale, certes, mais pas comme à Paris. En revanche, après plusieurs années d’études passées à m’emparisianiser, et une à l’étranger où notre capitale était presque synonyme de France quand j’en entendais parler par des personnes de nationalités différentes, après ces années passées dans les grandes villes, je dois dire qu’à chaque séjour ici-bas en province, j’ai l’impression d’en mieux comprendre le sens et d’en mieux apprécier la vie, la particularité, le plus souvent en bonne part (je me protège rhétoriquement contre d’éventuelles jacqueries à mon encontre).

Paris, en effet, qui l’ignore ? n’offre pas que des avantages. Bien sûr, vous pouvez frimer parce que vous avez été au Louvre en doublant tout le monde dans la queue ou que vous avez escaladé la tour Eiffel sans vous faire repérer par les gardiens, vous êtes plus élégants dans vos vêtements, vous avez le pouvoir politique (qui vous grève tout autant d’impôts cependant), les études de la Sorbonne et des grandes écoles, ainsi qu’un résumé des provinces de France dans vos restaurants et vos bibliothèques – oui, vous avez tout cela… mais plusieurs sujets, comme l’impolitesse chronique des parisiens, le sens pitoyable (et impitoyable) de l’amabilité (à de notables exceptions près, qui sont d’autant plus lumineuses et généreuses qu’elles essaient de rendre meilleur un monde qui n’en a que trop besoin, personnes aimables de Paris, qui existez, je vous salue et je vous remercie), l’affluence envahissante des touristes, les trottoirs remplis, les prix ridiculement élevés et, bien sûr, un thème qui n’est pas des moindres, la conduite : des rues surchargées dans une circulation où chaque situation est une exception au code de la route, des automobilistes violents et impulsifs, des auto-écoles chères, trop chères, avec un permis très cher et une probabilité anormalement élevée d’échouer à l’examen. 

Puisque c’est ainsi, venez, comme moi, passer votre permis en province, prendre vos leçons de conduite dans une petite ville (j’ose le mot) où vous croiserez sur la route une voiture bien moins souvent, où les gens sont plus aimables (sont aimables tout court), les prix raisonnables, les habitants serviables et même parfois souriants. Châteaudun : cette cité, dont les maisons à colombage subsistent encore dans le quartier de l’immense château, est un des nombreux lieux de province idéaux non pas seulement pour passer, mais aussi pour obtenir son permis de conduire, expérience qui vous permettra, si vous prenez la peine de vivre un peu sur place, de partager quelques regards et quelques conversations avec les habitants du cru, dans la fascinante vie d’une petite ville de province.
  
« Bonjour Monsieur Pijard ! La même que d’habitude ? Tiens, v’là Suzette. C’était Jean-Jacques et maintenant c’est Ginette. Tu souris pas, tu m’fais la gueule ? Ah d’accord, t’es toujours obligée d’aller faire ton stage à Paris, je comprends. »

Pour moi, une… fougasse (je me sens devenir provincial) madame la boulangère, s’il vous plaît. Non, c’est charmant d’être accueilli avec le sourire, des personnes pleines d’énergie, n’ayant pas peur d’élever la voix pour être entendues des petits vieux et des p’tits jeunes, d’entendre encore des merci et des pardon – et de voir, dans la queue, le bal, le défilé des habitants de l’Eure-et-Loir, le bleu de travail des artisans au moment de la pause du midi, les blousons noirs, les tabliers et les vestes d’un autre siècle (le XXe). Acheter son repas à la boulangerie là-bas, c’est déjà mettre le pied dans un roman de Balzac (j’aurais sûrement dit Flaubert si je m’étais trouvé en Normandie).

Alors, comme il est midi et que la boulangerie ferme à 13h, on peut manger son pique-nique sur la place du quartier, assis sous les érables d’Europe aux feuilles tout automnées de brun et de jaune sur un siège en pierre que ne se réservent pas, comme à Paris, les amoureux (je laisse Brassens finir cette phrase sur les bancs publics). Après quelques bouchées, on tombera peut-être sur un « bon appétit » tombé du sourire d’un passant (ah ! c’est encore la boulangère, qui était si sympathique). Un peu de vent parce que c’est octobre, quelques feuilles qui volent comme dans un tableau de peinture réaliste (les bons vieux réalistes d’au-delà des capitales), comme dans un film sur la mélancolie, une description de romancier du dimanche sur les sentiments ternes qui sourdent dans les mois qui précèdent généralement la saison d’hiver.

Mais qu’à cela ne tienne, puisque la vie continue, puisqu’on peut aller passer son code dans une salle avec d’autres jeunes gens (mais si, mais si), qui sera un moment presque agréable (aux aberrations du code de la route français près, cela reste la France, celle des règles inutiles et de la bureaucratie obèse et boulimique, nourrie par des hauts fonctionnaires parisiens, cependant), agréable pour peu que vous évitiez de vous laisser refiler la place à côté de l’homme moustachu un peu enveloppé qui ne se lave qu’une fois par mois, et que nous sommes le 25, et que vous ne savez pas très bien forcer votre sourire (vous êtes parisien, je vous rappelle !). Quelques séances de code, pourquoi pas puisqu’il coûte moins cher qu’en métropole (pardon, qu’à la capitale, je voulais dire).

Le code, avant un peu de conduite (oui, je raconte ma vie, mais que voulez-vous, on n’a pas vingt-mille choses à faire, en province). Qui n’a jamais conduit en France devra s’habituer au caractère fastidieux et bureaucratique des priorités à droite et des ronds-points, ce qui était mon cas mais qui n’étonne sûrement plus depuis longtemps beaucoup d’entre ceux qui lisent ce billet. La France, ses routes extrêmement étroites limitées à 50 en ville, y compris là où les enfants viennent jouer au ballon entre les maisons, dans les montées, les descentes qui obstruent votre vue et dérèglent votre vitesse, les priorités à droite cachées, dissimulées, prêtes à vous sauter dessus. Et puis les routes de campagne à 80, sur lesquelles on ne peut pas se croiser mais qui demeurent à double sens. Adieu plans de ville en quadrillage, double-voies pour doubler, limitations de vitesse claires et raisonnables avec de la place pour manœuvrer, je vous laisse à Los Angeles. La province, c’est cela aussi. 

Bon, d’accord, la cousine parisienne partage la plupart de ces travers, et sa géométrie irrégulière fait honnêtement concurrence aux petites villes médiévales à ruelles biscornues et pentues, à « zones de rencontre » où les piétons sont rois. Mais le commissaire manque de vous couper la route : « auto-école, va ! » pense-t-il probablement en grillant presque son stop. - Eh bien, j’irai me plaindre au maire, repartit votre moniteur ; je paye des impôts, c’est pas pour que la police enfreigne la loi. Belle province, où le Citoyen français existe encore, et où, s’il n’est pas écouté, il est du moins entendu, et non noyé dans les complications inutiles d’une bureaucratie fastidieuse (bureaucratie, décidément, c’est un mot de Paris). On serait de toute façon consolé par le charme de ces petites maisons blanches ou de celles à colombages, qui, à juste titre, tiennent tant à leur Moyen Âge. Et le château, par là-bas, monument provincial s’il en est ! Car Paris ne connaît que les palais.

La province a ses parlers aussi, vous vous en doutez. Ah non, pas ses patois, pas le provençal ou le ch’ti, qui se ramifient en des douzaines d’idiolectes ou de sociolectes selon le comté ou le village que vous êtes en train de traverser. Je vous parle du vrai parler de province, universellement reconnu de Grenoble à Arras, de Montpellier à Coquainvilliers : le provincial. Ce langage, vous l’avez forcément déjà entendu sans en connaître le nom (y compris à Paris puisque trop de parisiens sont des provinciaux repentis). Si, qu’vous l’avez entendu ! Pas dans les aréoports, ptêtre ! Mais moi si vous voulez, les pisses cyclab c’est quequ’chose que j’ai du mal à comprendre. Y fallait point qu’y construisent des routes s’y voulaient pas qu’on roule avec la voiture. Et çui-là qu’a pas d’voiture aux normes, comme y disent, faut pas l’oublier non plus ! Et les vélos qui saloment entre les autos, c’est pas terrib’ ! Et ni les motos ! N’est-ce pas mame Bichard ?

Au demeurant, et c’est un phénomène que j’ai pu observer durant mon immersion d’une semaine à Châteaudun, la province se banlieuise. Ce ne serait pas juste, sinon. Peut-être parce que c’est Châteaudun, que c’est presque encore l’Ile-de-France, j’sais point, moi, mais on construit des habitations dont le loyer est aussi modéré que l’entretien, on entatasse un peu les gens dans des immeub’ alors qu’y a d’la place autour. Du coup, c’est vrai, les murs tagués se développent ; certains accents deviennent à la mode (ouèche mon frère) –oulah ! et des expressions en arabe à effrayer les mamies qui voteraient au FN si elles étaient de la région PACA; quelques fous explosent les limitations de vitesse en BM sur le rond-point carré de la place du marché ; l’homme hagard qui reste en T-shirt sale à sa fenêtre de HLM toute la journée a presque rejoint le panthéon des figures provinciales. On a des blousons en cuir, comme dans les années 80 ; ou des pics en gel sur la tête, comme les années 2000, chaque chose en son temps, et c’est le temps de la province, qui a le temps ; on mettra du Abercrombie dans dix ans, pour autant que ce puisse être considéré comme un progrès. Toujours est-il que la population change, immigre depuis les Yvelines ou la Seine Saint-Denis, autant dire le bout du monde. Ils sont un peu has been, nos provinciaux, doivent se dire les parisiens, mais pas forcément vieillots pour autant (eh, pas de mauvais esprit là-haut).     

Vous voulez du mauvais esprit, en voilà, car je n’ai pas le choix, pour les vieilles folles de province, ce personnage fascinant s’il en est, tant qu’on se tient à distance. Elles, ce ne sont pas des esprits métissés (un Tourangeau avec une Saumuroise ! une Alsacienne avec un Lorrain ! pas de ça chez nous) : ce sont de purs produits du pays, des enfants malheureux du terroir, des descendants de la terre qui ne les a que trop et mal nourris.

La folle du matin fait mine de vous aborder à l’arrêt de bus pour un renseignement. Puis, elle vous expose petit à petit sa théorie sur la France, sur le déclin des institutions, l’avenir calamiteux de la politique et la décadence des mœurs ; elle s’emporte, dans un second temps,  pas contre vous évidemment, même si vous essuyez ses postillons sans pouvoir en placer une ni même vouloir essayer de le faire (à quoi bon) : C’est la faute des Chinois ! Regardez, quand j’achète des enveloppes à Monoprix ! Y’a plus d’explications, sur les enveloppes, que des dessins ! Tout ça, ça fait le lit du Front National ! Comment on fera pendant la prochaine guerre, quand y faudra défendre le territoire ? Toujours avec sa voix de poule croisée avec un dindon un peu rauque, ce sont des « avant » et des « quand j’étais jeune, » si ça vient du cœur (elles savent qu’il ne faut plus dire « de mon temps », ça fait suspect), des « un jour » et des « vous verrez, tiens » quand refait surface son esprit de prophétesse éclairée. A moins d’être amusé par le discours de ces pythies ignorées dont la logorrhée vous inspire, vous auriez mieux fait d’attendre le bus derrière l’arrêt, sous la pluie.

La folle du soir, c’est celle qui, quand vous rentrez chez vous après une journée de travail (de code, de conduite), et que vous passez dans une de ces rues aux petites maisons des pays de la Loire, ouvre doucement la porte avant de se placer sur le seuil à votre hauteur pour vous demander en robe de chambre, monsieur, avez-vous l’heure ? « Mais certainement, madame. L’heure d’été, c’est ce week-end, oui, n’oubliez pas de mettre un réveil à 3h du matin pour régler votre pendule. » Pas de merci, pas d’au revoir, je ne m’en formalise pas, j’imagine que j’étais l’attraction de sa journée, le rayon d’activité dans son monde d’ennui, de temps lent, d’habitude et d’hébétude, de province au sens insultant du terme. La folle du soir est plus calme que la folle du matin.

C’est ainsi que j’ai passé une bonne semaine, travaillant code et conduite à Châteaudun, logeant dans un quartier charmant de Vendôme. Chaque matin et chaque soir, le car m’emmenait de l’une à l’autre, à travers les villages, les hameaux, les Pezou, les Freteval, les Cloyes-sur-Loir, trajet dont le principal événement était le franchissement de la frontière du Loir-et-Cher et de l’Eure-et-Loir. Je voyais les champs, les forêts, les épouvantails, les panneaux pour la « fête des arbres » ; les clochers, les écoles de garçons et les écoles de filles, les cafés-restaurants dans l’ancien moulin, au-dessus de la rivière ; les ponts, les saules qui y pleurent leurs larmes de feuilles sur les bords du Loir, dans une mélancolie toute provinciale; les pluies, les cieux qu’on voit plus qu’à Paris, les belles façades en pierre de taille, l’ardoise, les cheminées coiffées de tuiles et les derniers murs ornés de brique tout le long de la pierre meulière.

Là-bas, durant les après-midi les plus longues, c’est la Nouvelle République (et non Métro ou 20 Minutes) que je laissais se feuilleter entre mes doigts : où l’on apprend que la voisine a perdu son chien, que le voisin est tombé en vélo ; que les communistes à l’ancienne ont rompu leur alliance avec les socialistes du conseil municipal ; que les finances vont bien mais qu’il y a toujours un gouvernement, chez les parigos, qui décrète des taxes et suscite des jacqueries, dans les autres provinces aussi d’ailleurs. Charme de la vie provinciale, heureusement qu’il y a des mots croisés après le courrier des lecteurs et les photos de l’école maternelle.

Pour être honnête, je n’ai pas vu toutes les provinces, quoique j’en aie vu plusieurs au cours de ma vie, oh ma longue vie de vingt-cinq ans. Je renchéris sur mes clichés et sur ce qui se répète, en concluant qu’on est plus simple en province (attention, ça ne veut pas dire simplet, même si le cas n’est pas à exclure ; c’est juste qu’on se pose moins de questions inutiles) ; on connaît moins l’orgueil, la vanité, voire la vulgarité, ou en tout cas les insultes : certes, on vous traitera d’idiot, de sot, d’imbécile à la limite, de jean-foutre ou de fesse-mathieu si vous insistez, mais jamais de connard, de salaud ou d’enfoiré. On dira ce qu’on dira, mais c’est agréable, même s’il doit falloir être né dedans pour être en mesure d’y survivre sans une adaptation trop violente. Allez-y progressivement, en commençant par la ville, Lyon ou Bordeaux, puis vous diminuerez le calibre d’un cran tous les deux ans, Grenoble, Montpellier, Pau, Tours, jusqu’à finir dans la « diagonale du vide » au fin fond du Limousin, qui compte chaque année plus de morts que de naissances.

J’aurais aimé vous parler des vins de Champagne, des BD d’Angoulême, des Celtes musiciens de Lorient, du théâtre d’Avignon ou des remparts de Carcassonne, mais je n’ai vécu qu’aux plaines fertiles de la région Centre, dont vous avez compris qu’elle a du charme (je ne parle pas de l’Indre ni de l’Indre-et-Loire, qui sont littéralement féeriques, comme sans doute d’autres lieux que j’ignore). Je peux observer ces lieux, connus seulement de réputation, seulement dans les reflets de mon désir de découvrir d’autres provinces, que j’aime déjà tellement sans même les connaître que, finalement converti par mon propre frivole article, le mot si parisien de « province » commence déjà à me répugner.

Avec ses cheveux noirs sur les épaules, en grand manteau vert-chasseur de velours, il me semble l’avoir croisée, la province, jeune, personnifiée, incarnée, allégorique dans toute sa splendeur, sans que je puisse me rappeler si c’était à Châteaudun ou à Vendôme, sur un quai de gare ou dans un rêve. Elle avait des yeux bleus et violets, ombragés de brun, profonds comme les paysages de champs que coiffent parfois des peupliers esseulés, et pleins du même soleil d’automne, d’été de la Saint-Martin, qui perce les brumes au matin et vous jette brusquement dans un souvenir. Elle n’avait pas la taille de guêpe que les télévisions (les quoi ?) infligent aux filles de Paris et de la banlieue, les débilités superficielles des magazines de mode et les caractères stupides des affiches de pub du métro parisien ; loin d’être épaisse pour autant, elle avait tout juste la silhouette qu’il faut pour vous faire deviner qu’elle sait encore très bien faire la cuisine, et qu’elle fait d’ailleurs plus de légumes que de pâtes et de riz. Dénuée des timidités et des fausses politesses que se font les gens de la capitale quand ils pourraient se rendre un service ou se donner un renseignement ou un conseil, c’était une beauté calme mais non craintive. Il ne me resterait plus qu’à vous parler de la douceur de son sourire pour vous donner envie de  l’apercevoir.

Mon expérience provinciale est terminée, avant le prochain voyage s’entend. J’ai repris le TGV Vendôme-Montparnasse, qui débarrasse quotidiennement la province des intrus venus passer quelques jours dans la famille, les cousins, les grands-parents, les nouveaux-nés du moment (car il faut tout de même un prétexte, pour « descendre »). Mais alors, quel parisien n’a pas ses origines provinciales, une enfance dans une maison avec un jardin, un déménagement dans sa jeunesse, une mutation de travail après des rêves d’embourgeoisement à la mode d’Haussmann? c’est le cliché parisien qu’il me restait à sortir.

Derrière tout le plaisir que je prends à relever les marques de France typique et de province profonde, de couleur très locale, j’espère que vous êtes persuadés de son caractère charmant par nombre d’aspects, noble, élégant, distingué et souvent fabuleux, qui ne se limite pas au pont d’Avignon ou à Cadet Roussel. Oui, tout change moins, Paris est un autre monde, mais en province on a gardé le sens pratique, concret, efficace qui manque tant dans la vie de tous les jours de notre grande agglomération française. Enfin, on est plus facilement direct, personnel, voire chaleureux : le « Ca va bien ?» des banlieusards, d’ailleurs, se dit en provincial : « Tu vas bien ? » Puissé-je ne pas non plus être tombé dans la caricature du mythe du bon sauvage.

« Deux heures et demie, qui nous reste. Je vais regarder qu’est-ce qu’ y a de marqué sur le panneau. C’est à cause qu’y pleut que j’peux pas voir. Attends, passe-moi mes lunettes, que j’te dise. Ah, Paris que c’est marqué. Bah faut mieux qu’on s’dépèche, on est pas arrivés, sinon il faut qu’on conduit la nuit et après les gens y z’y voyent point. Eh-bah-dis-donc, la prochaine fois, au lieu de prendre la 206, on ira à l’aréoport… »


La prochaine fois, c'est promis, j’ironise sur les parisiens !